Les étoiles dans le caniveau

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Magie, magie, et vos idées ont du génie 3-Généalogie de la magie (Hommage à Clément Rosset)

Paris, août 2018

Magie, magie, et vos idées ont du génie 

 

 

3-Généalogie de la magie (Hommage à Clément Rosset)

 

 

« On mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter »

Emmanuel Kant

 

 

Au début était la mort…  C’est la raison essentielle et fondatrice de toute pensée magique : l’homme sait à la fois qu’il est vivant (et il en a pleinement conscience en permanence) ET qu’il va mourir (et il essaie de l’oublier, en permanence également).

 

Et c’est inacceptable.

 

Alors il cherche un sens à sa vie et au monde (Scoop : Personnellement, après des années de recherche, je connais le sens de la vie et je vous le révélerai à la fin de cet article).

 

C’est ce que Clément Rosset (le philosophe de l’approbation du réel, récemment disparu) appelle « la nature intrinsèquement douloureuse et tragique de la réalité » :

« Ainsi, l’homme est-il la seule créature connue à avoir conscience de sa propre mort (comme de la mort promise à toute chose), mais aussi la seule à rejeter sans appel l’idée de la mort. Il sait qu’il vit, mais ne sait pas comment il fait pour vivre ; il sait qu’il doit mourir, mais ne sait pas comment il fera pour mourir(…) Également incapable de savoir et d’ignorer(…)

On dirait qu’un programmateur divin et universel, à moins qu’il ne s’agisse seulement du hasard des choses comme le suggère Épicure, a commis ici un impair de base, adressant une information confidentielle à un terminal hors d’état de la recevoir, de la maîtriser et de l’intégrer à son propre programme : révélant à l’homme une vérité qu’il est incapable d’admettre, mais aussi, et malheureusement, très capable d’entendre ».(13)

 

« Je n’existe pas » : phrase impossible ; et pourtant cela sera (15). C’est le premier des insupportables.

 

Ensuite viennent le hasard et le non-sens de notre existence dans un cosmos infini : entre la métaphysique du hasard et celle de la providence, tous les matérialistes ont choisi et nous préviennent. Pour Démocrite, (philosophe, 400 avant JC) : « “Notre ciel et tous les mondes ont pour cause le hasard: car c’est du hasard que provient la formation du tourbillon”, comme pour Jacques Monod (scientifique, 20ème siècle) « L'ancienne alliance est rompue ; l'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'Univers d'où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n'est écrit nulle part.»(16).

 

L’Homme n’est voulu par personne…ni par Dieu, ni par l’Univers… Enlevons les  majuscules, il n’y a aucune cause finale, aucune téléologie, aucun destin. Si l’homme n’existait pas, l’univers continuerait tranquillement son petit bonhomme de chemin, et le réel demeurerait le réel.

L’univers a 13,8 milliards d’années l’homme 300 000 ans, au maximum. Il s’est donc (très bien) passé de l’existence de l’homme pendant 13,799 milliards d’années.

Un journaliste scientifique s’est livré récemment à un calcul intéressant pour illustrer cela (17) : imaginer de résumer toute l’histoire de l’univers sur un an.

Le Big Bang se produit donc le 1er janvier, à 0 heure. Notre galaxie, la voie lactée, se forme aux alentours du 12 mai, notre système solaire naît le 2 septembre. Les premières traces de vie apparaissent le 9 septembre, les dinosaures le 25 décembre. Le 30 décembre, ils disparaissent. (Après 165 millions d’années en temps réel, tout de même). Un peu avant 23 heures, les premiers Homo Erectus se promènent à la surface de la Terre. Homo Sapiens, lui arrive à 23h48. A 23h59mn20s, il dessine sur les murs de la grotte de Lascaux… Et toute son histoire, jusqu’à nos jours, tient dans ces dernières 40 secondes.

Et que dire de ta vie, ami lecteur, qui a commencé il y a quelques dizaines d’années et finira probablement dans un nombre plus ou moins équivalent d’années ? Elle représente, à cette échelle, … un sixième de seconde sur cette année.

 

Poser la question du sens de l’homme est donc aussi inutile que de se poser la question du sens de l’étoile MACS J1149 + 2223 Lensed Star-1, plus connue sous le nom d’Icare (18). Découverte grâce au télescope spatial Hubble de la NASA, elle est l’étoile la plus lointaine jamais observée. Elle est située à 9,3 milliards d’années-lumière de la Terre, c'est-à-dire qu’en se déplaçant aussi vite que la lumière (soit 300 000 km/s, ce qui donnerait quand même des boutons à Albert Einstein), il nous faudrait 9.3 milliards d’années pour aller voir et évaluer son « sens ». Et autant pour en revenir afin d’en discuter. Ce que nous ne sommes pas prêts de faire, mais qui n’enlève rien à la réalité de cet objet céleste : cette planète est aussi indispensable (puisqu’elle en fait partie) qu’inutile (puisque qu’il ne serait que marginalement modifié par son absence) à l’univers que notre bonne chère Planète Bleue...

 

Et puis n’oublie jamais que tu es l’un des 7,640 milliards d’êtres humains vivant sur la Terre, qui elle-même ne représente qu’une planète du système solaire, infime partie de notre galaxie (la voie lactée) et de ses 1.7 milliards d’étoiles, elle-même une parmi les quelques centaines de milliards de galaxie de masse significative dans l’univers… Plus le vertige grandit, plus notre sens s’éloigne.

 

Désolé, mais l’Homme -donc toi- n’a pour l’univers aucun intérêt ni signification. Et cela, bien entendu, ébranle toutes nos certitudes, et cet insupportable nous jette illico dans les bras de l’espoir :

 « On touche ici à un point assez mystérieux et en tout cas non encore élucidé de la nature humaine : l’intolérance à l’incertitude, intolérance telle qu’elle entraîne beaucoup d’hommes à souffrir les pires et les plus réels des maux en échange de l’espoir, si vague soit-il, d’un rien de certitude »(13)

 

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Clément Rosset théorise dans un autre ouvrage (14) les différentes formes que peut alors prendre le refus de cet insupportable :

1-   Le suicide : anéantir le réel en m’anéantissant. Radical !

2-   L’effondrement mental : la folie. Grâce à la perte de mon équilibre mental et à l’aide du refoulement de Freud (pensée renvoyée dans l’inconscient), voire de la forclusion de Lacan (pensée renvoyée hors de toutes instances psychiques), je supprime le réel et ses manifestations déplaisantes.

3-   L’alcool ou les drogues diverses : le réel existe toujours, mais est perçu de façon modifiée. Il peut alors devenir acceptable. (Je recommande personnellement le whisky écossais single malt, mais c’est à chacun de choisir).

4-   Enfin, la forme la plus courante de refus du réel, l’illusion :

« Je ne refuse pas de voir, et ne nie en rien le réel qui m’est montré. Mais ma complaisance s’arrête là. J’ai vu, j’ai admis, mais qu’on ne m’en demande pas davantage. Pour le reste, je maintiens mon point de vue, persiste dans mon comportement, tout comme si je n’avais rien vu (…)

Cette perception inutile constitue semble-t-il un des caractères les plus remarquable de l’illusion (…) L’illusionné, dit-on parfois, ne voit pas : il est aveugle, aveuglé. La réalité a beau s’offrir à sa perception, il ne réussit pas à la percevoir ou la perçoit déformée, tout attentif qu’il est aux seuls fantasmes de son imagination et de son désir.(14)

C’est « l’exorcisme hallucinatoire du réel »(13) 

 

La vérité n’a pas de sens, pas plus que notre existence. L’univers se moque totalement de nous, et pourtant, la pensée magique est là ; c’est l’illusion de Rosset : « quant au réel, s’il insiste et tient absolument à être perçu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs(…) Je perçois que le feu est rouge – mais en conclus que c’est à moi de passer. (14)

 

« On ne peut rien faire contre celui qui décide de ne pas voir » disais-je dans l’article précédent. On peut encore moins pour celui qui voit, mais qui décide d’adopter une conduite contraire à ce qu’il voit, « qui perçoit juste mais tombe à côté dans la conséquence »(14)

 

Les partisans des pensées positives voient chaque jour les guerres, les massacres, les enfants qui meurent de faim, les accidents, la maladie, la violence et la mort aveugle… Ils voient que tout cela apparait ou disparait en dehors de toute logique, de toute « morale », de toute volonté et de tout projet construit MAIS veulent croire que leur pensée peut à elle seule tout contrôler.

 

Il n’y a pas que l’idée de dieu qui soit mort au bout d’une corde à Auschwitz… Ou était aussi « l’univers salvateur » quand des enfants-soldats de huit ans préparaient des soupes avec les membres coupés de leurs ennemis en Sierra Leone dans les années 90 ?

La vérité du réel nous montre chaque jour sa cruauté : « Cette vérité n’a pas de sens. Elle n’a pas de valeur. Elle est ce qu’elle est : insensée et indifférente (…) Elle ne va nulle part, ne promet rien, n’annonce rien (…) L’avenir n’est pas son problème. Ni l’espérance. Ni la morale (...) Elle ne s’occupe pas des hommes. (15).

Mais en dépit de la logique, en absence de preuve et contre toutes les lois de la physique… les tenants de la pensée positive contrôlent l’univers.

 

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Et si on remplaçait ces pensées magiques par une pensée critique ? La magie ne fait que nous écarter du réel… Avant d’aller chercher des arrière-mondes, profitons du monde présent, le seul dont nous soyons certains. Il peut aussi être beau, depuis la goutte de rosée sur le pétale de rose, jusqu’aux longues plumes effilées qui volent au vent sur la tête de l’aigrette garzette.

Être lucide, c’est voir la fleur ET la guerre, les étoiles ET la maladie. Un caillou, un visage aimé ou un insecte peuvent suffire pour sourire… Comme disait le biologiste Jean Rostand : « L’idée de la mort glisse sur moi quand je regarde certains visages ou quand je manipule mes crapauds ». (19)

 

Et si nous laissions tomber les illusions et choisissions plutôt le « gai désespoir » de Comte Sponville puisque c'est toujours de l’espoir que vient la déception, et qu'il faut d'abord et avant tout vivre… Maintenant. Sans attendre un hypothétique bonheur qui ne viendra pas.

« Il s’agit en effet de vivre et de lutter…Désespoir n’est pas renoncement, matérialisme n’est pas bassesse ». (15)

 

Entendons-nous bien. Le matérialisme dont parle Comte-Sponville ici n’a rien à voir avec ce mode de vie qui conduit chaque jour nos congénères à se presser en meute devant divers magasins pour y acquérir le dernier machin à la mode. Le matérialisme est ici philosophique : il considère qu’il n’existe pas d’autre substance que la matière, que la pensée et la conscience, (ou « l’âme »), ne sont que produits secondaires de la matière. Bref, que c’est l’organe cerveau qui pense. Il rejette l’existence de l’au-delà et de dieux, s’opposant ainsi au spiritualisme. Le matérialisme est moniste (une seule substance, matérielle, existe), quand le spiritualisme est dualiste (il existe une matière et un esprit immatériel). Évidemment, le matérialisme est athée, et ne croit à rien de surnaturel.

 

« Cessons donc de croire, et commençons à vivre. Espérer, c’est attendre ; le bonheur commence lorsque l’on n’attend plus »

« Vivre en vérité, c’est vivre sa vie - et jusqu’à ses rêves - au lieu de la rêver ; c’est agir au lieu de prier, rire au lieu d’espérer, connaître au lieu d’interpréter…. Et crier quand on a mal… »(15).

 

Comme le conseille Lucrèce, en se débarrassant des pensées magiques, devenons donc les égaux du ciel !

Quare religio pedibus subiecta vicissim

Opteritur, nos exaequat victoria caelo (20)

(Et c’est pourquoi le tour

Est maintenant venu, pour la religion,

Ayant eu le dessous, d’être foulée aux pieds,

Tandis que la victoire égaux du ciel nous fait)

 

La meilleure image pour décrire notre vie : nous sommes les chauffeurs d’un camion fou dont les freins ont lâché dans une descente et qui fonce sur un mur en béton.

Notre seule possibilité ? Passer la tête par la portière et frissonner en sentant l’air frais sur notre visage…

 

 

P.S. Important : Je vous ai dit plus haut que je connaissais le sens de la vie, alors je vous le livre ; oui, la vie a un sens : de la naissance à la mort, et jamais dans l’autre sens.

 

BIBLIOGRAPHIE

 

  1. Clément Rosset : Le principe de cruauté – Les éditions de minuit
  2. Clément Rosset : Le réel et son double – Folio Essais
  3. André Comte-Sponville : Traité du désespoir et de la béatitude – PUF Quadrige
  4. Jacques Monod, Le Hasard et la Nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Seuil
  5. http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2017/05/31/lhistoire-de-lunivers-condensee-en-un-an/
  6. https://www.lemonde.fr/cosmos/article/2018/04/03/decouverte-de-l-etoile-la-plus-lointaine-jamais-reperee_5279748_1650695.html
  7. Jean Rostand : Carnet d’un biologiste - Le livre de poche.
  8. Lucrèce : De la nature des choses – Le livre de poche - v.78-79

05/09/2018
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Magie, magie, et vos idées ont du génie 2-Autopsie d’une magie (Souris ou meurs !)

Paris, Août 2018

 

Magie, magie, et vos idées ont du génie

 

2-Autopsie d’une magie (Souris ou meurs !)

 

D’où vient donc cette pensée positive ?

Le terme de «pensée positive» a été inventé par un américain, Norman Vincent Peale, et développé ensuite dans plusieurs de ses ouvrages, en particulier dans « La puissance de la pensée positive » (1), paru pour la première fois en 1952, puis régulièrement réédité depuis.

N.V. Peale, est un fils de pasteur, devenu lui-même pasteur de la « Reformed Church in America », une église protestante.

 

Je vous le dis tout net si vous aviez l’intention de dépenser les 6.90 euros nécessaires à l’achat de cet ouvrage : ne le faites pas, la pensée positive est une escroquerie.

Il ne s’agit en fait que d’un livre religieux, développant au long de ses 246 pages une philosophie chrétienne consternante de banalité.

C’est d’ailleurs N.V. Peale lui-même qui le déclare dès la page 9 de l’avant-propos de l’édition du 35ème anniversaire : « J’intitulai d’abord cet ouvrage « La puissance de la foi ». Mais comme je voulais qu’il s’adresse à tous, et non pas seulement aux croyants pratiquants, il devint « La puissance de la pensée positive ». Je remercie Dieu d’avoir permis à ce livre d’aider des millions de gens à vivre une vie constructive et positive »(1)

De l’aveu même de l’auteur, il y a donc une équivalence stricte entre « foi » et « pensée positive » : tout est dit.

 

Penchons-nous donc d’abord sur les bases de cette pensée positive, selon son inventeur: « Espérez toujours le meilleur. Ne pensez pas au pire, reléguez-le plutôt hors de votre esprit. Ne laissez pas de pensées négatives envahir votre esprit, car toute mauvaise semence finit par y grandir. Nourrissez-le de pensées positives, priez pour les voir se réaliser, entourez-les de foi. Faites-en une obsession. Espérez le meilleur et vous l’obtiendrez grâce au pouvoir de la pensée spirituelle créatrice, en conjonction avec la puissance divine ».

 

« Ne pensez pas au pire ». Comment ne pas être d’accord avec cette recherche a priori de la jovialité ? Bien évidemment, nous préférons tous établir un contact avec un congénère enjoué qu’avec un dépressif grognon : bien entendu, il sera toujours préférable de mourir en buvant un vieux bordeaux et en chantant « E lucevan le stelle » de la Tosca à tue-tête, plutôt qu’en se lamentant en permanence. Ce sera plus gai, pour vous et vos proches, et ce sera plus élégant. Mais on mourra quand-même.

 

La première critique qui vient ensuite à l’esprit, c’est que vouloir refouler à ce point les expériences désagréables ou négatives « Ne pensez pas au pire, …. car toute mauvaise semence finit par y grandir », c’est prendre le risque de ne jamais apprendre, ni comprendre, ni progresser. Résilience rime souvent avec résurgence. La vie est faite d’expériences, et les mauvais souvenirs ont autant d’importance que les bons. Il n’y a pas de recto sans verso, et comme le dit Nietzsche « Et si plaisir et déplaisir étaient liés par un lien tel que celui qui veut avoir le plus possible de l’un doive aussi avoir le plus possible de l’autre – que celui qui veut apprendre « l’allégresse qui enlève aux cieux » doive aussi être prêt au « triste à mourir » ? » (2)

 

 

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L’idéologie développée au cours de l’ouvrage de N.V. Peale est en fait un conglomérat maladroit constitué de 95% de philosophie chrétienne, parsemé ça et là d’un peu de science, pour faire moderne, et de quelques bribes stoïciennes afin de donner un semblant d’originalité à ce mode de pensée finalement très classique.

 

Pensée chrétienne, tout d’abord. Dans ce livre, les citations des textes saints foisonnent :

« Comme il est dit dans le Nouveau Testament : Je puis tout par Celui qui me fortifie» (Philippiens 4.13)

« …mais c’était justifié par un verset des Saintes Écritures qui dit : Tout ce que vous demanderez avec foi par la prière, vous le recevrez (Matthieu 21.22). Cela veut dire que, quand vous priez pour quelque chose, il faut en même temps que vous vous en fassiez une image mentale. Si c’est la volonté de Dieu et que la cause soit valable, et non pas égoïste, elle est accordée immédiatement».

 

Volonté divine et cause juste : avouez qu’il n’y a pas la preuve d’une pensée bien originale. Depuis que l’homme existe, les dévots se prosternent aux pieds de leurs dieux polymorphes pour leur demander des grâces diverses, et massacrent ou convertissent allègrement l’hérétique au nom d’une cause forcément « valable ».

 

Évidemment, N.V. Peale lui-même doit se rendre compte qu’il n’a rien inventé… Alors, pour faire moderne, il pare son discours de quelques clinquants oripeaux afin de donner le change ; un peu de science, tout d’abord : « Le christianisme peut, lui aussi, être considéré comme une science (…) Il a développé son propre code de valeurs éthiques et morales. Mais il présente aussi certaines caractéristiques propres aux sciences comme le fait d’être fondé sur un texte qui contient des techniques destinées à comprendre la nature humaine et en guérir les maux».

La Bible est un livre «scientifique». C’est N.V.Peale qui nous l’affirme…

 

Pour cette idéologie de bazar New Age, quelques gouttes de philosophie antique sont également indispensables : le mieux est d’aller alors piller les stoïciens et leur travail sur les faits et leur représentation.

N.V Peale reprend alors une vieille idée stoïcienne : le bien ou le mal sont pour partie représentation, et c’est à nous de porter un regard adapté ; c’est du moins ce que nous disent Épictète ou Marc-Aurèle :

« Nos troubles résultent de notre seule opinion intérieure » (3)

« Ce qui tourmente les hommes, ce ne sont pas la réalité, mais les opinions qu’ils s’en font (4)

Mais les stoïciens, eux, ne prétendaient pas que leur volonté pouvait changer le réel ou influer sur son cours ; c’est au contraire notre vision du monde qui, en s’adaptant au réel, le rendait supportable : « N’attends pas que les événements arrivent comme tu le souhaites ; décide de vouloir ce qui arrive et tu seras heureux.» (4)

Les stoïciens nous apprennent à être dignes, à accepter le réel sans croire à des forces obscures qui pourraient le changer.

 

 

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De-ci de-là, N.V.Peale émaille ensuite son ouvrage de contes pour enfants sages, de délires métaphysiques typiques d’un pasteur américain accompagnés de guérison miraculeuses, bien sûr invérifiables : «Je demandai conseil à Dieu et, à ma grande surprise, me retrouvai à ses côtés, ma main posée sur sa tête. Je priai Dieu et Lui demandai de guérir cet homme. Je me rendis soudainement compte qu’une espèce d’énergie passait à travers ma main posée sur sa tête. Je me hâte d’ajouter que je n’ai aucun don de guérisseur (sic !) mais il arrive qu’un être humain serve de canal et c’est évidemment ce qui se passa, parce que l’homme me regarda avec une expression de bonheur total et de paix, puis me dit simplement : « Il était ici. Il m’a touché. Je me sens complètement différent ».(1)

 

Je vous laisse le temps de sécher vos larmes.

 

Avouez-le, on est proche de Jésus guérissant l’aveugle ou le paralytique, de Bernadette Soubirou ou du miracle de Fatima. Ce n’est pas une pensée, mais une croyance, avec son lot de magie habituelle…

 

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Je vous entends déjà : « Mais après tout, si cette pensée positive peut rendre ses pratiquants heureux, pourquoi la critiquer ? »

Parce que je crois que cette doctrine n’est pas seulement un gadget New Age pour gentils illuminés : c’est une idéologie fausse, dangereuse, criminelle et conservatrice et qui, en ce sens, doit être combattue.

 

  • Fausse, tout d’abord :

Je vous conseille sur ce sujet la lecture de l’ouvrage « Smile or Die » de Barbara Ehrenreich (5)

Tout d’abord, et au risque de déplaire à N.V. Peale, non, cette pensée n’a rien de scientifique.

Rappelons que tout phénomène physique se doit de remplir trois conditions indispensables pour que l’on puisse parler de science : être mesurable, quantifiable et reproductible. Rien de tout cela dans la pensée positive. Comme ceux qui proclament que l’univers à 6000 ans, que dieu a créé l’homme le 6ème jour avec un peu de poussière et que la terre est plate, les disciples de la pensée positive se trompent. Et vous trompent.

Les règles de l’univers sont mal connues, il est vrai, même si nous progressons chaque jour dans leur compréhension grâce à l’astrophysique. Mais une chose est certaine : l’influence de l’esprit humain sur l’univers est nulle.

 

Un des arguments de la pensée magique, c’est que votre seule volonté peut tout. Ou, pour reprendre le titre révélateur d’un autre livre de Monsieur Peale : « Quand on veut, on peut » … Vraiment ?

Il est pourtant tellement évident, dans le monde réel, que vouloir n’est pas pouvoir… Les exemples fourmillent… Si une volonté commune pouvait influencer le cours de l’histoire, alors pourquoi -et comment- la Shoah ? Des millions de pensées, toutes réunies, luttant contre l’abomination de quelques uns n’ont pas fait dévier d’un pouce les tenants de la solution finale. Dieu est mort à Auschwitz, au bout de la corde d’un bourreau, disait Elie Wiesel : « Où donc est Dieu? Et je sentais en moi une voix qui lui répondait : Où il est? Le voici, il est pendu ici, à cette potence (6)

Il y a fort à penser que la pensée magique pendait elle aussi au bout de la même corde.

 « La vérité ne s’occupe pas des hommes. Trois milliards de volontés ne bougeront pas d’un pouce la vérité d’un fait ou d’un théorème. La foule n’y peut rien, ni les tyrans : la vérité n’obéit pas (…) La Terre n’a pas attendu Galilée pour tourner (7).

 

  • Dangereuse et criminelle, ensuite.

Sur le sujet de la maladie, les tenants de la pensée positive développent une opinion réellement toxique : vous êtes malade ? C’est de votre faute. C’est probablement parce que vous n’avez pas assez chassé les pensées négatives de votre esprit et vous ne pouvez alors vous en prendre qu’à vous-même. Même atteint par la maladie, vous devez restez positif, en voyant cela comme une expérience ; vous n’êtes ni un malade, ni une victime : vous vous devez d’être un combattant, et tant pis si cette exhortation à être positif n’est « qu’un poids supplémentaire posé sur les épaules d’un patient déjà écrasé d’angoisse et de douleur »(5).

Ce désir aveugle de « voir toujours le verre à moitié plein, même s’il git, fracassé sur le sol »(5) est une illusion.

 

Selon les tenants de la pensée positive, celle-ci doit vous empêcher de tomber malade et, si jamais cela advenait quand-même -même l’univers n’est pas parfait !-, elle contribuera de manière significative à votre guérison : « La foi, si elle est bien appliquée, constitue un facteur puissant pour vaincre la maladie et retrouver la santé » … « Et souvenez-vous que la joie a un pouvoir réel de guérison »(1)

Et tant pis si toutes les études scientifiques sérieuses ont montré depuis 50 ans qu’une attitude positive face à la maladie n’a statistiquement aucun effet sur l’évolution organique d’une maladie : cette idée « incarnant le triomphe de la personnalité et de l’attitude sur la biologie »(8) n’a jamais pu être démontré scientifiquement.

«Un suivi sur 10 ans des résultats de l’étude de Watson et coll. (9) confirme qu’un esprit combatif ne confère aucun avantage de survie » aux patients : en conséquence, « les personnes atteintes d’une maladie grave ne doivent pas se sentir obligés d’adopter une façon de lutter particulière pour améliorer leur survie ou réduire les risques de récidive »(10)

Les cimetières sont remplis de personnes qui «se sont battus courageusement », qui sont restés optimistes et combatifs jusqu’au bout...

 

Par ailleurs, pour les défenseurs de la pensée positive, il est recommandé d’arrêter de regarder la télévision et de lire les journaux, grands pourvoyeurs d’informations « négatives » (la réalité). Mieux, il vous faut identifier les personnes et les situations négatives de votre environnement et les éliminer de votre vie. Il s’agit là d’un fonctionnement dangereusement sectaire…

Et tant pis si éloigner de vous les gens qui se plaignent, c’est faire montre d’un cruel manque d’empathie bien peu « positif » ! Filtrez l’ensemble de votre vie et ne laissez passer que les bonnes nouvelles… Souriez !

 

Et puis ces niaiseux y ajoutent deux doigts de psychanalyse, bien aidé en cela il faut l’avouer par certains aspects magiques des théories du bon docteur Freud pour qui le hasard n’existe pas, la transmission de pensée est une réalité et la numérologie une science. (11). N.V. Peale travaille ainsi en collaboration avec une clinique « Religio-psychiatrique », car « certains problèmes relèvent du traitement de la prière et de la thérapie biblique »(1).

 

De toute façon, les gourous de la pensée positive n’ont jamais lu Freud. Ils ignorent Jung ou Reich tout autant : leur culture psychanalytique se résume toute entière à ce qu’ils ont pu lire un jour dans les pages du cahier central de Marie-Claire, ou dans quelque best-seller de gourous autoproclamés. Au mieux, un bac +1,5 de l’université de Paris 8 leur servira d’expertise …

Mais, du haut de toute leur incompétence, ils interprètent, expliquent, analysent, justifient, tranchent…. Jamais ils ne sont trouvés confrontés à l’abyssale complexité de la douleur d’un patient dépressif. Jamais ils n’ont expérimenté eux-mêmes cette angoisse de pierre qui vous ouvre les yeux sur le néant de la nuit, celle qui vous fait pleurer sans raison dans votre café du matin. Jamais ils n’ont connu la douleur physique de l’annonce en pleine gueule de votre cancer à 25 ans, et les genoux qui plient sous le choc. Mais ils ont la solution. Il vous faut sourire et penser positif !

Mais savent-ils qu’ordonner à un malade de sourire à l’angoisse qui tord  ou à la mort qui s’annonce, cela équivaut à exiger de lui qu’il embrasse sur la bouche le docteur Mengele ?

Ce n’est pas sourire, dont on a envie dans ces moments-là. C’est juste de pouvoir dire sa douleur, ou même simplement de pouvoir respirer.

 

  • Conservatrice, enfin. N’oublions pas que le concept de pensée positive a été élaboré par un pasteur chrétien américain, ami personnel de Richard Nixon et décoré par Ronald Reagan.

Le capitalisme galopant vous veut heureux et optimiste : Parce que « c’est uniquement dans cet esprit d’optimisme qu’une personne creusera sans-cesse le déficit de sa carte de crédit en dépenses inutiles, souscrira un emprunt, puis un second, ou donnera son accord pour un crédit dont le taux d’intérêt augmentera avec le temps ». (5)

Et pas de problème avec le découvert : l’Univers arrangera cela.

C’est également cette pensée magique qui, poussée jusqu’à l’absurde, conduira l’adepte à prendre en conscience une décision qu’il sait contraire à la réalité, qui n’a aucune chance de succès, persuadé que « l’Univers » interviendra pour changer son destin.

 

La culture de la consommation (base de nos systèmes politiques actuels) encourage les individus à vouloir sans cesse plus, « en abondance » : plus d’argent, plus de voitures, de vêtements, des appartements plus vastes, des téléviseurs plus larges, des gadgets de toutes sortes… La pensée positive est là pour leur dire qu’ils le méritent, en effet, et que d’ailleurs ils peuvent l’avoir : il suffit qu’ils le veuillent réellement et qu’ils en fassent la demande.

 

Au début du XXème siècle, des hommes et des femmes se sont dressés contre les disparités entre pauvres et riches et ont tenté de vouloir changer le monde. De nos jours, la nouvelle pensée positive proclame que tout va bien, puisqu’avoir plus ne dépend que de votre volonté individuelle. Il vous suffit de bien focaliser votre pensée.

Et c’est comme cela que la pensée positive est devenue un outil de répression politique : vous perdez votre job ? C’est que vous n’avez pas cru suffisamment à l’inéluctabilité de votre succès. Ce n’est pas un licenciement : c’est une « opportunité de changement dans votre carrière ». La violence de cette perte d’emploi vous anéantit ? « Une porte se ferme, une autre s’ouvre, voyons ! »

Et tant pis si l’on voit beaucoup plus de portes fermées que de portes qui s’ouvrent. « On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs », disent-ils… ce à quoi l’écrivain roumain Panaït Istrati répondait : « Je vois bien les œufs cassés, mais où donc est l’omelette ? »…

 

Les années 2000 ont été le témoin de plans massifs de licenciements (pardon, de « décrutements liés à une croissance négative »), dans la société américaine particulièrement. « Ils ne sont pas descendus dans la rue, ils n’ont pas massivement changé d’opinion politique, ils n’ont pas surgi un beau matin au bureau avec une arme automatique… ils se sont contentés « d’aller au-delà de leurs sentiments négatifs »(5).

 

Pour la pensée positive, votre optimisme, seul, est la clé de votre succès. Dés lors, il n’y a aucune excuse à l’échec. « L’autre côté de la positivité, c’est qu’elle insiste violemment sur la responsabilité personnelle » (5). La solution n’est qu’individuelle: elle réside à l’intérieur de chacun, et ce culte de l’individualisme a un effet dévastateur sur le sentiment de responsabilité collective. Il ne s’agit plus de changer le monde par vos actions, mais de lui sourire en permanence, quoiqu’il arrive, et alors il changera par magie.

 

Doctrine de soumis, donc. Soumis à tout, à l’argent, aux tyrans, aux patrons, aux systèmes… mais contrôlant l’univers par leur volonté, voici le monde de la pensée positive.

 

Et si vous discutez avec un tenant de cette doctrine, à la fin, viendra l’argument suprême : vous exprimez des doutes sur la pensée magique ? C’est parce que vous « n’êtes pas prêts », et que « vous êtes limités ». Eux, ils ont LA solution, ils sont les élus, ils savent, mais vous ne les écoutez pas, vous n’en faites qu’à votre tête : le malheur dans vos vies est dû à votre scepticisme. Alors, ils vous écarteront pour rester dans leur monde, et leur fonctionnement est également ici authentiquement sectaire.

Si votre vie se passe plutôt bien, c’est grâce à votre pensée positive. En revanche, si tout ne se passe pas comme vous le désirez, c’est que votre pensée n’est pas assez positive, et vous en êtes responsables.

Imparable : Il n’y a nulle part place pour le doute sur la validité de l’hypothèse « pensée positive ».

On ne peut rien faire contre celui qui décide de ne pas voir…

 

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Voici pourtant venir le temps où il va nous falloir se débarrasser de notre capacité à tout accepter, et agir enfin contre toutes les menaces qui s’annoncent : capitalisme inhumain, réchauffement climatique, conflits armés sur la planète, faim dans le monde, accès aux soins pour tous… Les associations humanitaires, les syndicats, les partis politiques, les groupes d’action… bref la lutte et le combat collectif me paraissent chaque jour plus nécessaire qu’une acceptation béate et la croyance en un Univers bienfaiteur. Les églises ont toujours été du côté des pouvoirs et de la résignation. La pensée positive ne fait pas exception.

 

L’article suivant, « La généalogie de la magie », tentera d’expliquer pourquoi et comment les pensées magiques sont nées, et comment il va nous falloir accepter enfin le monde réel, plein de danger et de chance, fait à la fois de lumineux bonheurs et d’une mort certaine.

C’est le sens tragique de notre existence, au sens Nietzschéen : Il nous faut l’accepter. Mieux : il nous faut l’aimer. « Ma formule pour la grandeur de l’homme est amor fati » (12). Aime ton destin.

Alors, enfin débarrassés des « églises » de toutes sortes, nous pourrons prendre notre destin en main et réaliser, peut-être, un jour, le véritable Homo Sapiens, l’homme sage...

 

 

 Dernier volet à paraître prochainement : Généalogie de la magie

 

BIBLIOGRAPHIE

 

  1. Norman Vincent Peale : La puissance de la pensée positive - Poche Marabout Psy
  2. Nietzsche : Le gai savoir (12) - GF Flammarion
  3. Marc-Aurèle : Pensées à moi-même-Livre IV, 3 - Mille et une nuit
  4. Epictète : Manuel – Mille et une nuit
  5.  Barbara Ehrenreich : Smile or Die (How positive thinking fooled America and the world) - Granta (hélas en anglais uniquement, traduction de votre serviteur)
  6. Elie Wiesel : La Nuit- Les Éditions de Minuit
  7. André Comte-Sponville : Traité du désespoir et de la béatitude – PUF Quadrige
  8. James C. Coyne and Howard Tennen : Positive psychology in cancer care : Bad science, Exaggerated claims and Unproven medicine – Ann.Behav.Med. (2010) 39:16-26
  9. Watson M, Homewood J, Haviland J, Bliss JM : Influence of psychological response on breast cancer survival : 10 year follow-up of a population-based cohort -  Eur. J. Cancer 2005; 41(12) 1710-1714
  10. Petticrew M, Bell R, Hunter D: Influence of psychological coping on survival and reccurence in people with cancer : Systematic review. Brit. Med. J. 2002; 325 (7372) : 1066-1069
  11. Michel Onfray : Le crépuscule d’une idole p.357 et suivantes – Grasset
  12. Friedrich Nietzsche : Ecce Homo, Pourquoi je suis si avisé (10)

27/08/2018
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Magie, magie, et vos idées ont du génie - Introduction

Paris, Août 2018

Magie, magie, et vos idées ont du génie

1 - Introduction

 

La voiture tourna et s’engagea dans les petites rues du XIème arrondissement : « Un samedi après-midi, à cette heure-ci, ça va être coton de trouver une place » dis-je à mon passager…

La réponse fuse aussitôt : « Évidemment, si tu penses comme çà, tu es certain de ne pas trouver une place ! Il faut arroser ta recherche de pensées positives pour que tes souhaits se réalisent : demandons donc ensemble à l’Univers qu’il nous trouve une place ».

 

Face à ce surprenant conseil, je reste tout d’abord coi : c’est mon premier contact avec ce qu’il est convenu d’appeler la pensée positive… Demander à l’Univers… bigre, la tache s’annonce difficile… Nous ne sommes pas, l’Univers et moi, si proche que cela pour que je me sente autorisé à le déranger. Puis, tel le guerrier kényan, soudainement, toutes ces questions m’assaillent (1) : Et si l’Univers avait autre chose à faire, en cette chaude après-midi d’été, que de me trouver une place ? Et puis, comment faire ? Quelle langue parle l’Univers ?

 

Mais mon passager semblait y croire dur comme fer. Cela me rendit perplexe.

Pourtant, j’en avais rencontré, des adeptes d’arrière-mondes divers, des fanatiques dévots d’un idéal toujours transcendant. Des qui priaient Dieu, Allah ou Vishnou ou Sainte-Thérése. Des qui croyaient aux ondes diverses, aux magnétiseurs, à l’astrologie, aux esprits, aux marabouts, aux korrigans, aux alchimistes ou au mauvais sort. Des tenants d’une « approche holistique au point zéro qui prenaient en considération le taux vibratoire et l’énergie vitale ». Des qui « nettoyaient au réveil leurs émotions et leurs pensées par une méditation, et créaient des cartes de voyages méditatifs » (2).

 

Mais jusqu’alors, cette pensée positive était restée terre inconnue pour moi. Il fallait bien pourtant que je me rende à l’évidence ; il y avait, à Paris, et en ce début de 21ème siècle, des tenants d’une idéologie basée sur ce postulat : nos pensées peuvent, de manière mystérieuse, influencer le monde physique avec pour corollaire, que l’univers peut obéir à notre bon plaisir.

Il n’y a là, en réalité, rien de bien nouveau. Cette pensée positive n’est en fait qu’une forme moderne, « branchée » en quelque sorte, de la pensée magique, cette croyance qui s’attribue le pouvoir de provoquer l’accomplissement des désirs, l’empêchement d’événements désagréables ou la résolution de problème sans intervention matérielle.

 

Cette découverte de la pensée positive m’a inspiré deux articles : le premier s’intitule « Autopsie d’une magie », le second (à paraitre la semaine prochaine) portera comme titre « Généalogie de la magie »…

 

1-   Oui. J’ai honte

2- Brochure stage « En chemin »


27/08/2018
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Heurs et malheurs du bon Docteur S. Ganarelle

Ami lecteur : C'est l'été, la douce période où nos corps alanguis de chaleur goûtent un repos bien mérité. Foin des articles scientifiques, des philosophies complexes ou des revendications militantes ! Pour vous distraire, un petit exercice inédit pour moi : Une saynète (composée de deux scénettes) contant les malheurs d'un médecin hypocondriaque et technophobe.

Bon été à tous !

 

 

Heurs et malheurs du bon Docteur S. Ganarelle

Paris, juillet 2018

 

 

Scène 1 : La langue noire.

 

Un cabinet médical, le soir, tard. A la lumière d’une lampe posée sur son bureau, le médecin est assis et consulte divers documents  Soudain, le téléphone sonne…

 

-Le Médecin :  …… AAAAloooo !

-…..

- Le Médecin : Madame Flapineau ! Comment allez vous ?

-….

-Le Médecin : Ah… c’est embêtant çà…Que vous alliez bien !... Non, je plaisante, Madame Flapineau !

-……..

-Le Médecin : Vous êtes inquiète ? Vraiment ?  Dites-moi tout, Madame Flapineau…

-……..

-Le Médecin : Le…… CHOLERA ??!!!! (Rire nerveux) Et vous êtes certaine ? …..Ah oui, mais, vous savez, Doctissimo.fr, ils peuvent aussi se tromper…  (un peu pincé) Oui, moi aussi, c’est sûr…

Mais pourquoi donc croyez-vous que vous avez le choléra ? Vous avez des symptômes particuliers qui pourraient vous faire croire que ….

-……..

-Le Médecin : La…..LANGUE NOIRE ?????..... mais vous êtes certaine ?....Non, je vous crois….Et….  c’est arrivé d’un seul coup ?... Vous n’avez pas pris d’antibiotiques récemment ? Non… Je sais, vous êtes contre…. Mais parfois….non, non, d’accord. Et vous n’avez pas mangé quelque chose récemment ? … du cassis ? .. non…évidemment…oui…violette, et pas noire….non je ne vous prend pas pour….

Mais nous nous sommes vu la semaine dernière et je n’ai rien remarqué… si vous aviez eu ces symptômes, je crois que je l’aurai vu… Vous n’avez pas fait de voyage récemment ?

-…….

Si ? Chez votre sœur à…. Bouzillé ? C’est où, ça, Bouzillé ?.....dans le….. Maine et Loire ?... Non, mais, je  vous rassure tout de suite, le Maine et Loire, c’est une région assez tranquille question choléra…

-…….

--Le Médecin : Enfin, je crois….

-…….

-Le Médecin :Madame Flapineau, rassurez-vous, les dernières épidémies de choléra en France datent de 1850… ou alors un vieux vibrion cholérique…. Un peu coléreux… Non, je plaisante…Oui, ce n’est pas drôle…. Excusez-moi, Madame Flapineau, c’est nerveux…

-…….

--Le Médecin : On va peut-être attendre un peu avant d’envisager l’hospitalisation dans un service spécialisé…. Il y a plein d’autres raison d’avoir la langue noire…Eh bien par exemple….Bon, je ne trouve pas là, mais il y a plein d’autres raisons…

Il faut que je vous vois avant, Madame Flapineau. Rien d’urgent, aucune raison de s’affoler…. Disons…. Demain après-midi ? Comme cela je vous rassure et on n’en parle plus ?.... C’est noté… A demain Madame Flapineau…..

 

Le médecin raccroche, puis se relève aussitôt pour consulter plusieurs ouvrages sur les étagères. Agité, Il tourne fébrilement les pages, puis repose les livres. Il se rassoit et compose un numéro.

 

-Le Médecin : Salut Jacques.. c’est moi… Je ne te dérange pas ? Tu as fini tes consultations ?

-…..

-Le Médecin : La journée s’est bien passée ?.... oui… il y en a des pénibles…ça….

-….

-Le Médecin : A ce propos, tu ne connais pas la meilleure ? Tu te souviens de Madame Flapineau, que je t’avais adressée pour son cholestérol ? Hein ? Non, aucune amélioration de ce côté là,  mais en même temps, dans le Maine et Loire, on met du beurre sous son pâté, alors tu penses…tant qu’on n’aura pas inventé la recette des rillettes aux statines (Rires)

Mais là, elle vient de m’appeler pour un nouveau truc : figure-toi qu’elle est persuadée d’avoir attrapé le choléra !!!

-……

-Le Médecin : Bien, tu penses, c’est a peu près ce que je lui ai dit..

-…..

-Le Médecin : La langue noire… d’autres raisons, c’est ce que je lui ai dit…. Non, pas de cassis…et puis elle serait violette…oui… un détail…

-……

-Le Médecin : Non, sauf à Bouzillé, chez sa sœur….Maine et Loire….c’est ce que je lui ai dit

-Le Médecin :……………………………….Mais….. sinon….. tu n’as pas entendu parler de cas récent de choléra, toi…. ???? Non, évidemment, je n’y crois pas !!! Tu es fou ou quoi ? Pourquoi pas le paludisme ? (Rires)  Encore que….

 

-Le Médecin :………………………… et…… juste une question, par pure souci intellectuel….Le choléra…. (très vite)…ça s’attrape comment, quels sont les symptômes, comment ça se soigne, est ce que c’est contagieux, on est sûr qu’il n’y en a plus en France, et depuis combien de temps ?

-…….

-Le Médecin :Non, moi, inquiet ? Il n’y a vraiment aucune raison !!! Le choléra !! c’est n’importe quoi ! Maaaaaaiiissss oui…..Maiiiiiissss non….Maaaaiisss absolument…..

Bon, allez, je te laisse, j’ai une vie, moi… A bientôt, bonne soirée

 

Le médecin se lève et éteint la lumière de la lampe de bureau. Il passe son manteau et se dirige vers la porte. En passant devant la glace fixée au mur, il s’arrête et se recoiffe…

Il fait un pas en direction de la porte, puis revient. Tire la langue devant son miroir et scrute en détail, affolé.

 

 

 

 

-NOIR-

 

 

Scène 2 : Jargons

 

Le même cabinet médical. La fenêtre est ouverte. Le  médecin est assis et consulte divers documents . Soudain, le téléphone sonne.

 

-Le Médecin :  …… AAAAloooo !

-…..

-Le Médecin :  Lui-même…. Bonjour Monsieur

-…..

-Le Médecin :  Euh…. Je vous arrête, je crois que vous faites une petite erreur….oui, je pense…. Je suis acupuncteur…. Pas apiculteur

-…..

-Le Médecin : Voilà, voilà….oui, je travaille avec des aiguilles, aussi…. mais sans abeilles au bout….Voilà Voilà…. Non….Et je ne produis pas de miel…..Oui, c’est dommage…Enfin, pour vous, surtout….Non…. désolé…. Au revoir Monsieur !

(Raccroche)

-Le Médecin : Apiculteur, Acupuncteur….Non mais…. Faut être malade…..AHAHAHA  MALADE… Un client ! ……..Il n’a qu’à m’appeler Maya, tant qu’il y est……

(Se met à chanter le générique de la série sur une chorégraphie approximative)

 

-Le Médecin : (chantant) Venez donc découvrir la malicieuse Maya

Petite oui mais espiègle Maya !

Tout le monde aimera Maya

Maya ... (bis)

Maya ... (bis)

Maya raconte-nous ta vie

-Le Médecin : Bon allez, assez ri…. Au travail

 (Allume son ordinateur) et continue à chantonner. Clique sur un programme et un fort ‘CLONG ‘ retentit.

 

-Le Médecin : (chantant) Maya ... (bis)’CLONG’

Maya ... (bis) ‘CLONG’

Maya raconte-nous ta vie ’CLONG’ ‘CLONG’….

 

-Le Médecin : Comment ça, ‘CLONG’… Clong toi-même….Mais il a quoi, lui ???? Je ne l’ai pas payé assez cher, ce machin qui ne marche jamais quand j’en ai besoin ?? Ben non… il est coincé… Et je fais quoi, moi ?.....Attendez… je crois que j’ai pris une assistance téléphonique…. Ah ça y est …. Assistance informatique 24/24… ça me semble indiqué… allons-y…

Compose un numéro sur son téléphone

 

-Le Médecin : Bon… les 4 saisons…. Ca nous change de Maya….Encore que….

(mélange des phrases musicales de Maya et de « l’automne » des 4 saisons)

Non non je ne quitte pas… oui, tous vos correspondants sont occupés…oui, vous allez donner suite à mon appel….

(rechante)

 

-Le Médecin : oui… Bonjour Madame… oui… mon… numéro de client ?

(fouille furieusement dans les documents devant lui)

 

-Le Médecin : AH … ca y est ! Alors…. Numéro de client 2017 petite barre vers la gauche (signe dans l’air) 09845

-…..

-Le Médecin : Slache ? C’est quoi Slache ? ah... Slash, ça veut dire petite barre vers la gauche… Ah bon… Ben… (très fier) 2017 Slash 09845…. Non je ne quitte pas.

…. (musique d’attente… chantonne Vivaldi…)

 

-Le Médecin : Bonne nouvelle….. c’est toujours l’automne….l’hiver n’est pas encore arrivé…

(attend)….

 

-Le Médecin : Mais ça ne devrait pas tarder maintenant… ça fraîchit….Je vais aller mettre une petite laine, moi….

(attend)…. AHH ! Vous allez me mettre en contact avec…. Alonso, votre technicien en informatique… Non je ne quitte pas….

 

-Le Médecin :   AAAAAAAAAAAAAHHHHH AALLOOOO. Oui, Bonjour Monsieur Alonso… Je me permets de vous appeler car j’ai un petit problème avec mon ordinateur… comment ça, ça vous étonne ?

Oui, je me doute, comme tous les gens qui vous appellent… oui…et bien, il marchait et puis il ne marche plus…. Oui, c’est un peu la définition de la panne… Plus précisément ?

Eh bien, quand je clique, ça fait clong….ou  blong… Voilà voilà… pour faire simple quoi…. En un mot…

-……

-Le Médecin : Je « travaille sous quel OS » ? sous un O.S.…C'est-à-dire ?.... mon système d’exploitation ? ah non, je ne suis pas exploité…enfin moins que les O.S, je crois… Bon, c’est vrai que les charges, l’URSSAF, le RSI, c’est dur mais je suis en libéral, alors…. Comment ça ce n’est pas la question ? Vous n’avez qu’à vous exprimez clairement, aussi, au lieu d’utiliser des termes abscons. Non.. Monsieur…Ne vous fâchez pas … Non j’ai  dit abscons… ça veut dire compliqué. Non, je ne vous ai pas insulté, je vous assure…. Bon revenons à mon problème….

-……

-Le Médecin : Il y a écrit Windows 7 …. (intéressé) Ah, vous trouvez que c’est bien ? Non, je ne sais pas , vous avez dit :  « c’est bien »….. Ah non… vous dites ça comme ça…

-….

-Le Médecin : Le programme que j’essaie d’ouvrir ? C’est mon programme de gestion …..« CABI-NET »… oui, très drôle comme nom… sûrement…(un peu perdu) Je ne peux pas vous dire…

-…..

-Le Médecin :  Un message d’erreur ? Attendez, je n’ai pas ouvert mes mails, je ne sais pas si j’ai reçu un message… Non… Ah d’accord… Attendez (Essaie de rouvrir le programme - CLONG)…. (déchiffre l’écran)…

Ecoutez, il doit être très fâché là, parce qu’il me parle en anglais… (avec un horrible accent français)

“This application has encountered a critical error. The file data is corrupt … et après, il me met :  c deux points slach mais dans l’autre sens…penché vers la droite…(signe de la main) Comment ?... Anti Slach? .. Ah bon, y’a des slach et des anti slach alors.. ? Ah bon… (de plus en plus désespéré)…. Donc C deux points antislach programmes antislach cabinet software antislach cabinet. exe

Voila Voila…. Et…c’est grave docteur ? Je plaisante.

Que… j’essaie d’ouvrir une nouvelle fenêtre ? ah…ça ne va pas être facile, ça…Parce que je n’en ai qu’une et elle est déjà ouverte…Mon cabinet n’est pas grand, vous croyez quoi ?

Ah pardon…

Non, ça ne fonctionne pas..

Si je peux vous envoyer une copie de mon message d’erreur ? Ben….Je veux bien, mais il faudrait peut être que mon ordinateur fonctionne d’abord, non ? (recouvre le téléphone de sa main) Gros malin !

(reprend sa conversation)

Est ce que j’ai un scanner ? Enfin, Monsieur, c’est un cabinet de médecine générale ici et quand je veux faire un scanner, je m’adresse au cabinet de radiologie… Je vous conseille celui du boulevard de la Gare, d’ailleurs…il est très bien….vous pouvez dire que vous venez de ma part. Demandez le docteur Fukushima….Que je laisse tomber ? Bon, d’accord.

-……

-Le Médecin :  (en panique totale) REFAIRE UNE INSTALLATION ? Mais vous êtes certain ? Vous n’imaginez pas les frais… 20 ans que je suis installé ici, ma patientèle à prévenir, déménager la table d’examen … et puis je l’aime bien mon cabinet, moi…. Ah pardon… Réinstaller le programme ? Ouf ! Vous m’avez fait peur… Vous ne pouvez pas être clair, non plus ? Vous utilisez vraiment un drôle de jargon, vous, hein ?… Mais pourquoi réinstaller ? Je ne l’ai pas enlevé, moi… Je suis juste arrivé ce matin et…. Il est parti tout seul ? Dans la nuit ? Et il est parti ou ?.... Bon d’accord… ah.. un fichier corrompu…

Et pourquoi le fichier est corrompu ? (tente une plaisanterie désespérée) il n’était pas honnête ?

Un…. virus ? ah parce que les ordinateurs peuvent aussi attraper des virus…. C’est comme une grippe, en fait, alors… (a manifestement abandonné tout espoir de comprendre)… Et je fais quoi ? Je réinstalle… Bon alors allons-y, Alonso ! (rires)

Non pardon… oui, je me doute… Tous les jours, j’imagine…oui, Excusez-moi..

-…..

-Le Médecin : Est-ce que j’ai un …..Poruèssebé ? C’est quoi, ça, un Poruèssebé ? Ah pardon…Non mon programme est sur un CD….. 

D’accord (Trouve le CD, puis le met dans l’ordinateur).. J’attends…..Je clique sur Installation standard… puis sur OK… puis OK… puis OK…. Je suis d’accord avec tout ce qu’il dit, alors…. En même temps, je n’ai pas trop envie d’être contrariant, hein ?...OK …. OK…Ne me dites rien…. OK ?..... je m’en doutais….ah… Terminé….ca change. Je clique aussi.

Je redémarre le programme ?  ….. CA Y EST…. ça marche…Ouf…

Non, ce n’était pas si compliqué que ça… C’est juste que vous, les informaticiens, vous avez vraiment un langage à vous avec des termes impossibles… Il faut vous comprendre, dites moi….Enfin merci de votre aide… au revoir Monsieur Alonso.

(Raccroche)

 

-Le Médecin : Bon allez bye bye la famille slach (geste) et anti slash (geste de karaté)…. Tu m’étonnes que les ordinateurs soient japonais…. (avec l’accent et mimant un combat dans l’air) TOSHIBA ! Slash..Antislach…

Et…..Bye bye Alonso ….Alonso…. Bon allez alonso…. boulot (rires)

(se rassoit et compose un numéro)

 

-Le Médecin : Allo Madame Flapineau ? Oui… Dites donc, j’ai réfléchi à votre problème… On pourrait peut être envisager que vous souffriez simplement de ce que nous appelons une langue saburrale …ou plus simplement langue noire villeuse… Non ce n’est rien, c’est juste dû à l'allongement kératosique des papilles filiformes et probablement d’origine iatrogène..rien de grave.

-……

-Le Médecin : Comment çà, Madame Flapineau ? Des termes… ABSCONS ?

 

 

-NOIR-

 

 

 

 

 


12/07/2018
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Cher Tonton François

Paris, juin 2018

 

Cher Tonton François,

 

Je suis bien content d’être passé te voir vendredi dernier. Pour être honnête, je t’ai trouvé un peu froid. Le fait que cela faisait juste 100 ans ce jour là que tu dormais dans la glaise de l’Oise y est certainement pour beaucoup. Car, comme il est écrit sur ta tombe, tu es mort (pour la France) le 9 juin 1918.

 

Tout d’abord, précisons les choses. Bien que je t’appelle Tonton François, tu n’es pas mon oncle, mais mon grand-oncle. Le frère de mon grand-père. Mais tout le monde dans la famille t’appelait Tonton François. Plus exactement « le pauvre Tonton François ». Et c’est vrai que mourir à 26 ans, à 5 mois de l’armistice, c’est moche.

 

Tout de suite, je vous sens critiques...."Mais alors, si ce que vous nous racontez ici ne touche même pas l’un de vos ascendants directs, était-il vraiment nécessaire, ami Pierre, que vous nous boursouflassiez le cortex avec cette histoire, certes triste mais bon…,"

« Attendez un peu, jeunes âmes impulsives », vous rétorquerai-je…« je n’ai point fini de narrer. »

 

Voici en réalité pourquoi je voudrais vous parler de Tonton : je veux vous expliquer en quelques lignes comment je suis arrivé premier dans un concours de circonstances (comme dirait Paul Claudel), puis vous faire réfléchir céans à l’accidentel absolu de nos vies.

En fait, il s’agit donc comme qui dirait d’un conte philosophique.Si, si...

  

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Vous connaissez le slogan inventé par Coluche ? : « Avec la capote Nestor, je suis pas né, je suis pas mort ».

Oui, je sais, me direz-vous… le conte philosophique démarre très fort.  Et bien mon histoire à moi, c’est tout l’inverse. Je pourrais dire : « Avec François Louis Marie, si mort il n'est, né je ne suis". Ah, vous voyez, ça devient joli. On dirait une devise royale.

Voici donc l’histoire….

 

Mais tout d’abord, souffrez que nous passions quelques instants sur les circonstances de la mort du Tonton… On lui doit bien ça, tout de même.

Il n’est pas mort à Verdun, même pas à Craonne… Trop chic ! Lui, il est mort un peu plus à l’ouest, dans une bataille inconnue, nommée la bataille du Matz qui a eu lieu dans le Noyonnais, pas très loin de Compiègne. Il s’agissait d’empêcher, en ce début d’été 1918, les Allemands de foncer sur Paris.

 

Les journaux militaires décrivent ainsi le matin du 9 juin dans la région : « Le 9 juin, à minuit, la préparation allemande commença, abondamment mêlée d'obus toxiques. En profondeur, elle se faisait sentir jusqu'à 10 kilomètres au delà des premières lignes. A 4 heures, l'infanterie allemande débouchait et se portait à l'attaque …La gauche et la droite tiennent, mais au centre, sur le saillant que la ligne forme autour de Roye-sur-Matz, les 125e et 58e divisions sont enfoncées, et à 10 heures l'ennemi est arrivé jusque devant Ressons-sur-Matz. (1)

 

Picture4.png(2)

 

Ah…. L’admirable précision des journaux militaires…

Ce qui est sot, c’est qu’entre Roye-sur-Matz (ligne du 9 juin au matin) et Ressons-sur-Matz (ligne du 9 juin au soir), il y a Ricquebourg (voir l’étoile rouge sur la carte) où le Tonton François se trouvait. Donc ce jour-là « les 125e et 58e divisions sont enfoncées »… et Tonton également.

Est-il tombé sous les obus (toxiques ou non), ou sous les balles de l’infanterie allemande ? On ne le saura jamais, mais une chose est certaine. En ce jour de juin 1918, Tonton François gît sur le sol de l’Oise et ne reverra jamais ni son Morbihan natal ni sa promise …

  

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Parce qu’il nous faut maintenant revenir quelques années auparavant… A l’été 1912, probablement… Le jeune François est le second de la fratrie. Il est paysan et, avec ses deux frères (l’ainé Louis Marie et le plus jeune Pierre Marie), il aide son père aux champs. Oui, ils s’appellent tous Marie. Je vous rappelle qu’on est en Bretagne.

 

Depuis quelques temps, il n’est pas insensible aux charmes de la jeune Jeanne Rousselot…Ils échangent des regards à la messe le dimanche ou aux pardons de la région… peut être un baiser volé lors d’une noce d’un voisin…Pas beaucoup plus ! Dans les années 10, en Bretagne, pas question d’aller plus loin avant le mariage. Je vous rappelle que Kyusaku Ogino n’inventera sa méthode qu’en 1924, et de toutes façons…M’sieur le Curé veille.

Mais c’est acquis pour tout le monde, ces deux- là se marieront. Enfin, après le service militaire de François, qui en cette année 1913 vient d’avoir 21 ans, l’âge légal de la conscription.

Mauvaise nouvelle, en mars, les rumeurs de guerre ont conduit le gouvernement d'Aristide Briand à porter la durée du service de 2 à 3 ans, à la demande de l'État-major général de l'armée.

3 ans c’est bien long…mais Jeanne attendra.

François part donc effectuer son service militaire le 8 octobre 1913… et la guerre éclate le 3 août 1914. Pas de chance !

 

L’aîné de la famille, Louis Marie, est également mobilisé… le benjamin, Pierre Marie, partira lui en avril 1915 : il n’a pas encore 19 ans lorsqu’il rejoint le front...

Les trois frères se battent désormais quelque part dans l’est et le nord de la France et Grand-Mamie Jeanine, Perrine (née Le Gal) vit chaque jour dans l’angoisse.

Et puis…

On imagine la suite et ce matin terrible de 1918. La lettre qui part du front, arrive dans la petite mairie du village…Le maire ou un de ses adjoints qui met un costume sombre et part frapper à la porte de la ferme pour annoncer la nouvelle. Grand-Mamie en larmes, puis l’annonce à Jeanne, la promise qu’elle ne reverra plus jamais son François…

Fin du premier acte.

  

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La guerre finie, les deux frères survivants reviennent. Le plus jeune, Pierre, est abîmé par ses 3 ans de guerre… ses poumons gazés près de la frontière belge, les horreurs vécues à 19 ans… Et pourtant, Jeanne commence à se rapprocher de lui… Est-ce que parce qu’elle était promise à son frère mort ?

Il existe une très vieille coutume, pratiquée pendant l’antiquité par les Égyptiens, les Babyloniens, les Phéniciens, les Hébreux …  et qu’on appelle le lévirat. Le lévirat est défini ainsi dans la Bible au Livre du Deutéronome (Dt 25,5-10) : Lorsque des frères demeurent ensemble, et que l’un d’eux meurt sans laisser de fils, la femme du défunt ne se mariera pas au dehors, à un étranger ; mais son beau-frère ira vers elle, la prendra pour femme, et remplira envers elle le devoir de beau-frère.

Pourtant, à ma connaissance… il n’y a jamais de trace de lévirat en Bretagne profonde…

 

Est ce plutôt que parce qu’en le serrant dans tes bras, Jeanne retrouvait l’odeur et la chaleur de celui qu’elle ne reverrait jamais plus…Ou alors pensait-elle que choisir un survivant de cette horreur la mettrait à jamais à l’abri de la folie des hommes ? Nul ne le sait…. Toujours est-il que quelques années plus tard, ils se marièrent et que de cette union naquit en 1922 celle qui allait devenir ma mère.

 

Et c’est pourquoi, si not’ pov’ Tonton François ne s’était pas pris dans le buffet, ce matin de juin 1918, un morceau de métal teuton…. il serait revenu indemne, aurait épousé Mamie Jeanne comme prévu…. Et l’assemblage unique des chromosomes qui composent ce corps de rêve qui vous parle aujourd’hui n’aurait jamais vu le jour. Et je ne vous parle pas de cet esprit brillant. Avouez que c’eut été fort dommage. Surtout pour moi.

 

Pendant des années, personne ne savait ou il était enterré… même sa promise, Jeanne, est morte sans savoir ou reposait son premier amour.

Et puis, dans les années 2000, une courte recherche internet sur le site « mémoire des hommes » (3) me donne en une seconde la réponse :

Nom du site de sépulture : Nécropole nationale « Vignemont, Oise »

Type de sépulture : tombe individuelle, avec le carré de la sépulture et le numéro de la tombe.

 

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C’est pourquoi, en ce matin de juin 2018, je roule vers Vignemont. En quittant l’autoroute, il m'a fallu tout d’abord traverser quelques villages aux maisons de briques rouges qui vous rappelle que le Nord n’est pas loin…Le cimetière est au calme, dans une petite forêt située au milieu de vallons grasseyants et de champs de blé qui commence à former leurs épis, parsemés de coquelicots…Et là, dans la brume de chaleur de ce matin de juin… un champ qui monte en pente légère et 2167 tombes alignées. En haut du champ, un ossuaire de 955 corps. 3122 corps reposent ici.

 

… Des tombes jusqu'à la nausée…Il y a des français avec des croix, des algériens, des tunisiens, des marocains avec des pierres tombales en forme de coupole de mosquées… Il y des Sénégalais, des Alsaciens ou des Bretons.. Il y a des Dupont, des de quelque chose, des Schmidt ou des Lévy. 3000 gamins couchés dans la terre, dans des diagonales monstrueuses et affolantes dont l’extrémité se perd …

 

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Ta tombe est bien placée, sur le coté gauche, à l’ombre d’une rangée d’ifs. La nuit précédente, un lapin avait gratté le sol au pied de ta croix pour y trouver quelque nourriture… C’était si calme !

Alors j’ai déposé mon petit bouquet bleu-blanc-rouge que j’avais amené. J’y avais glissé une photo de toi, et ta fiche matricule qui mentionnait ta médaille militaire, et ta croix de guerre à étoile d’argent.

Tu étais le seul du cimetière à avoir un bouquet… Je t’ai conseillé de ne pas trop crâner quand même !!!

 

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Avec ce paternalisme condescendant commun aux gradés et aux patrons de l’époque, ta fiche mentionnait également que tu étais «  Un bon et brave soldat, tué glorieusement à son poste de combat »… Bon et brave….

 

Et puis je suis reparti. Dans un des montants du portail qui ferme le cimetière, une boite… Un livre d’or à l’intérieur, avec un stylo.

 

Qu’écrire sur toi pour l’éternité à venir?

 

« Mort à 26 ans, il y a juste 100 ans aujourd’hui. Plus Jamais ça ! »

 

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  1. "La Guerre racontée par nos Généraux", édité par la Librairie Schwarz, en 1921 Texte du Maréchal Fayolle
  2. http://20072008.free.fr/journee262008matz1juin18doc1.htm
  3. http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr

 

 

 

 

 


14/06/2018
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Le veston

Paris, mai 2018

 

« Tu pars faire les commissions ? Mets-donc un veston »…

 

Mémé Anaïse prononçait « mets-don’ » et le ton employé ne souffrait aucune discussion.

Et Pépé Pierre, en bon ancien douanier, connaissait les frontières de sa liberté … Sans mot dire, il se dirigeait à pas traînants vers l’armoire vitrée de la chambre à coucher. La porte craquait en s’ouvrant, exhalant une forte odeur d’antimite… Il attrapait sa veste et en couvrait ses épaules. Évidemment, c’était la veste « « de tous les jours ». Pas question de prendre celle des dimanches : nous n’étions pas dimanche.
Et puis nous partions tous les deux pour parcourir les quelques centaines de mètres qui séparaient la cité des Agenêts du supermarché SUMA de la rue des Chalâtres. Pépé trottinait à mes côtés, le filet à provisions à la main. Moi, je marchais sur le bord du trottoir, au bord d’un précipice au fond duquel nageaient des crocodiles féroces et des requins affamés, et dans lequel je ne tombais jamais. Ou presque. Et puis, même si j’y tombais parfois, je m’en sortais toujours…

 

Ensuite, courses faites, nous revenions vers Mémé Anaïse pour manger sur la toile cirée de la table de la cuisine les «3 tranches de jambon blanc pas trop épaisses s’il vous plait» et les coquillettes Lustucru dans lesquelles elle avait jeté un bon morceau de beurre. Mais auparavant, Pépé avait rangé son veston dans l’armoire aux effluves de naphtaline … jusqu’à la prochaine fois.

 

Car il n’était pas question de sortir sans veston. Mémé Anaïse y veillait : dirigeant la maison d’une main de fer, son influence s’étendait également sur le monde extérieur. Il était impensable que son mari sorte dehors avec le pull troué et raccommodé avec des bouts de laine qui avaient « presque » la même couleur que le pull d’origine, et qu’il finissait d’user chaque jour en traînant dans le petit deux pièces. C’était courir le risque suprême : celui de « lui faire honte ». Un intérieur propre, du linge repassé et un homme en veston : c’était sa responsabilité. Mieux : c’était sa respectabilité.

 

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C’est peut-être pour cela que j’ai attrapé ce matin une veste dans la penderie avant de sortir. Ou bien peut-être pour faire honneur aux premiers rayons du soleil de ce printemps qui ressemblait à l’été. Ou bien pour se sentir un peu moins laid face aux merveilleuses petites feuilles vertes qui apparaissaient sur les marronniers du boulevard… qui sait ? Toujours est-il que j’ai enfilé une veste. Oh, rien de spécial, une petite veste beige, de chez Féraud, 50% laine, 50% soie… juste parfait pour apporter cette fraîche chaleur (ou cette chaude fraîcheur) oxymorique certes, mais rendu nécessaire par la crainte d’une soirée peut-être un peu froide… nous n’étions qu’en avril, tout de même.

 

C’est alors qu’est survenu le premier incident : une vague connaissance, trentenaire grassouillet à la ventripotence naissante, gracieusement revêtu d’un T-shirt et d’un pantacourt (ou shortlong ?) dévoilant tous deux plus qu’il n’était nécessaire un système pileux approximatif, me sauta à la gorge : « Mais tu as mis un costume ? Avec la chaleur qu’il fait ? Mais t’es dingue ! »

Je n’ai pas perdu de temps à lui expliquer qu’un pantalon de toile noire et une veste beige n’ont jamais, nulle part, constitué un costume. Et que, dans tous les cas, porter -ou non- un costume, quelque soit la valeur affichée du thermomètre extérieur, n’a jamais constitué un indicateur fiable de la santé mentale d’un individu. J’ai préféré un sourire un peu niais, les yeux perdus dans sa pilosité axillaire et néanmoins foisonnante… et j’ai continué mon chemin.

Parce que bon… j’avais juste mis une veste, quand même !!

 

J’ai été assez vite rattrapé par un autre quidam, vague connaissance également, mais du sexe féminin cette fois, qui me lança tout d’abord un « Quelle élégance ! » que je pris, pauvre de moi, pour un début de compliment, quoique bien excessif à mes yeux. Malheureusement, il fut suivi très rapidement par un clin d’œil égrillard accompagné d’un « T’as un rencard aujourd’hui? » qui ruina rapidement ma bonne humeur. Inutile ici non plus d’expliquer qu’il n’était nullement nécessaire de justifier d’un rendez-vous spécial pour porter une simple veste et que de toutes façons, dans ce cas, l’aura magnétique qui émanait de tout mon être n’avait nul besoin d’oripeaux ou d’atours divers, mon charme naturel suffisant à lui seul à couper le souffle de tout bipède normalement constitué. (1)

Parce quoi, enfin? J’avais simplement mis une veste…

 

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J’ai poursuivi ensuite mon chemin dans les rues étroites du Marais, souriant bêtement au soleil et parlant aux pigeons. Et puis je me suis arrêté devant la devanture d’une boutique qui vendait des ampoules électriques fantaisie : des grosses, des petites, des rondes, des en forme d’étoile ou de sapin de Noël, des rouges, des vertes, des dorées… Perdu dans ma contemplation, je n’ai tout d’abord pas pris garde à la tenancière des lieux, qui sortit pourtant sur le pas de sa boutique avec un grand sourire : « Je vois que vous portez la veeeeste ? » questionna-t-elle avec un fort accent qui laissait deviner à la fois une descendance directe des lignées d’Abraham et une origine non moins directe des rivages ensoleillés de l’Afrique du Nord.

 

« Puis je vous donner ma caaaaarte ? » continua-t-elle… « Nous avons également un magasin de prêt-à-porter masculin avec de très beaux modèles ». Je pris la carte, la remerciai en bégayant et continuai mon chemin.

Mais quoi ? J’avais juste mis une veste un matin de printemps. Comme pépé Pierre… Que s’était-il donc passé entre le moment où un veston était nécessaire pour ne pas faire honte à mémé Anaïse et ce jour maudit où une simple veste beige attirait remarques et critiques diverses ?

J’ai longuement retourné la question dans ma tête, toute la journée, sans comprendre. Et puis le soir venu, soudain j’ai su ce qu’il s’était passé.

 

Il s’était passé cinquante ans.

 

 

1-      Si si !


30/04/2018
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Le pouvoir des nains

Paris, mars 2018

 

« Comme l’oie ne craint pas les cris stridents ni le mouton les bêlements, ne t’effraye pas de la clameur d’une foule insensée. »

(Épictète, Sentences LXXII)

 

 

En décembre 2015, une femme politique, furieuse qu’on ait pu comparer son parti à DAECH, publie sur Twitter une série de photos d’exécutions d’otages commises par le groupe islamique, accompagnée de la mention « DAECH, c’est ça ! ». La méthode est certes contestable, mais il ne viendrait à l’idée de personne de confondre cette dénonciation des actes terroristes avec leur apologie.

De personne ? Pas certain. Nous venons d’apprendre que cette responsable politique a été mise en examen, jeudi 1er mars 2018, par un juge de Nanterre pour « diffusion d’images violentes », un délit passible de trois ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende (1). La même peine que celle que risquent ceux qui diffusent ces images pour s’en réjouir ou pour promouvoir leur idéologie.

 

Oui, cette femme s’appelle Marine Le Pen… Et ceux qui me connaissent savent le peu de sympathie que j’ai pour la blonde chefaillonne d’un Front beaucoup plus bas que National et le dégoût profond que m’inspirent ses idées à base de France Bleu-Blanc-Beurk et de haine de tout ce qui ne ressemble pas à un franchouillard ventripotent et couperosé.

Mais qu’une Assemblée Nationale décide, excusez moi du peu, de lever l’immunité parlementaire d’une députée légitimement élue pour pouvoir l’accuser de diffuser des images qu’elle entend justement condamner est à proprement parler ahurissant….

 

Montrer les choses pour les dénoncer, c’est donc désormais les approuver... Dorénavant, il va nous falloir dire ce qui nous révolte, mais sans citer les textes incriminés, sans montrer de photos. Dire, par exemple,  que le terrorisme islamique est ignoble, mais avec des photos de chatons. Dire qu’un certain Céline est antisémite, mais en citant des extraits de « Martine à la plage ». Dénoncer la répugnante, révoltante et vulgaire misogynie violente du rappeur Orelsan (2), mais en récitant du Paul Fort.

Voici vraiment venir ce « temps déraisonnable » que redoutait Aragon : celui où « on avait mis les morts à table, on faisait des châteaux de sable. On prenait les loups pour des chiens… »

Heureusement pour Marine Le Pen, ou plutôt pour nous tous, on peut espérer que la justice démocratique, ou ce qu’il en reste, pourra s’exercer, avec son cortège d’instruction et d’avocats, garde-fous d’une censure devenue aveugle qui court comme un poulet sans tête. Ultime rempart contre l’arbitraire qui rôde.

 

Mais ce n’est hélas pas toujours le cas. La guillotine à idées et ses petits Robespierre zélés tournent à plein rendement un peu partout, sans que l’appareil judiciaire puisse être saisi… Gonflés comme des outres d’un pouvoir que justement personne ne leur reconnait, les petits dictateurs et leur cortège d’abus d’autorité sont à l’œuvre, partout. Ils sont censeurs aux yeux morts, cachés dans la lumière blafarde des écrans des réseaux sociaux ou pieuvres administratives qui décident de votre radiation, de votre punition, de l’annulation de vos droits du haut d’un Olympe qu’ils se sont construits, seuls. Une démocratie….Quelle démocratie ?

Il n’est plus possible de présenter votre défense face à des répondeurs ou à des logiciels… Kafka est aujourd’hui numérique, et je vois venir la mort des avocats, qui ne seront d’aucune utilité contre les algorithmes-juges et leurs petits Fouquier-Tinville à qui l’on a imprudemment confié une parcelle de souveraineté. Et je vois venir aussi la rage subséquente des sans-pouvoirs, née de l’injustice et de l’impuissance.

 

Nous abdiquons chaque jour, sans aucun contrôle, des pans entier de nos libertés à des inconnus que nous n’avons jamais ni désignés ni reconnus. Exercer une autorité demande des qualités de cœur, et nous abandonnons cette prérogative aux mains des premiers venus qui, grisés, se transforment aussitôt en tyrans amateurs. « Le pouvoir corrompt. Le pouvoir absolu corrompt absolument » disait Lord Acton, historien et philosophe anglais du XIXème siècle.

Ces nouveaux tyrans excellent dans l’anonymat de la toile, certes,  mais ils sont aussi partout autour de nous.

 

Vous les connaissez certainement : chef de brigade, chef de rayon, chef de boutique, chef de rédaction, chef de service….Présumés chefs par leur titre, leur dérisoire parcelle de puissance les grise. Tels les petits Salomon de Prisunic dont parlait Desproges, ils éructent, ils tranchent, ils décident, et pauvres grenouilles, pensent être plus gros que le bœuf en piétinant leurs congénères.

Seuls maitres à bord devenus fous d’un pouvoir qui les dépasse, ils cassent, ils méprisent, ils rabaissent, ils humilient… Mais quelles frustrations familiales, quelles douleurs enfantines, quels pantalons ou quels cheveux trop courts de cours d’écoles, quelles moqueries, quelles humiliations passées essaient-ils ainsi maladroitement de soigner ? Est-ce de la médiocrité de leurs titres et de leurs vies dont ils se vengent ainsi en aboyant et en mordant comme des roquets maladifs ?

 

Et si tout cela n’était en fait que tentatives désespérées de replâtrage de leurs narcissismes inquiets, qu’ersatz de Viagra intellectuel pour venir au secours de l’érection poussive d’une pensée sereine ?

Leur autorité est toute entière localisée dans le bas-ventre et s’exprime uniquement par la voix de décharges hormonales. Elle est incapable d’emprunter les chemins complexes d’une pensée neuronale, accompagné d’un relationnel aux autres équilibré, sensible au débat et à la réflexion qui le nourrit. Elle se légitime toute entière dans le « Scrogneugneu » du fameux colonel Ronchonot (3).

Et c’est en effet prudent pour eux : ce rafistolage maladroit de leurs égos ne résisterait pas à deux minutes de pensée contradictoire et complexe. Alors ils tranchent, yeux fermés, oreilles bouchées, grisés par cette petite domination, sans réaliser qu’ils oublient le plus important : se taire, enfin, puis écouter et apprendre… Savent-ils que leurs ergots de jeunes coqs présomptueux ne font peur à personne ?

 

Qu’ils sachent bien que nous, nous ne reconnaissons dans notre monde que deux types d’autorité : l’autorité naturelle, qui émane parfois de la part d’individus d’exception et que l’on peut librement choisir quelque temps pour maîtres. Et l’autorité de compétence, celle que l’on reconnait au capitaine du bateau dans la tempête ou à l’architecte qui placera la clé de voute, qu’il serait mortel de contester.

Nous voulons bien accepter de suivre les géants, mais eux, ils sont et ils resteront des nains. Ils voudraient nous piétiner, mais il faudrait pour cela que nous rampions comme eux : or nous sommes les « Oiseaux de passage » de Jean Richepin… : « Des fils de la chimère, des assoiffés d'azur, des poètes, des fous ».

Bien sûr, nous aurions « pu devenir volaille comme vous » mais nous avons choisi de voler.

 

Faire plier l’autre est leur plaisir… quelle étrange jubilation, portée par quelle passion triste… Mais savent-ils que l’herbe se relève toujours dans le vent quand le rouleau compresseur s’éloigne ?

Ma liberté à moi repose sur deux socles, dont rien ni personne ne peut me priver : mes deux pieds, et le cerveau qui va avec. Aux premiers, je peux demander à chaque instant de m’éloigner de leurs visages grisâtres et de leurs moues envieuses. Avec le second, je peux continuer à penser loin de leurs gargouillis haineux.

 

J’irai toujours du côté du soleil.

 

« De même que le soleil n’attend pas les prières et les incantations pour poindre à l’horizon, mais brille immédiatement et est salué par tous, toi non plus n’attends pas d’être acclamé, applaudi et loué pour bien agir, mais rends volontairement service et, comme lui, tu seras aimé. » (Épictète, Sentences, LXXV)

 

 

  1. http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2018/03/01/marine-le-pen-mise-en-examen-pour-avoir-relaye-des-photos-d-exactions-de-l-ei-sur-twitter_5264260_1653578.html
  2. http://www.orelsan7th.com/paroles-orelsan/orelsan-paroles-st-valentin/
  3. http://www.cnrtl.fr/definition/scrogneugneu

 


21/03/2018
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La culture du slip

Et toujours.... le version sonore à la fin de l'article, en cliquant sur le fichier mp3....

 

Paris, janvier 2018

 

 

 

Et dire qu’il y a encore des gens qui doutent du fait que seule la science est capable de nous apporter le bonheur terrestre !

Ceux-là n’ont certainement pas suivi la campagne du Conseil Canadien de Conservation des Sols, initiée en avril dernier et dont les résultats viennent de nous être communiqués.

 

De quoi s’agit-il ? D’une opération dénommée #SoilYourUndies, traduit en français par nos amis québécois en #SalissezVosBobettes.

Bon d’accord. De ce côté-ci de l’Atlantique, peu de gens savent ce que sont des « bobettes ». Heureusement, je suis là et je vous livre illico la traduction qu’en donne le très sérieux site «dictionnaire-quebecois.com» (1) : « Bobettes : Ce nom féminin pluriel, propre au langage populaire québécois, désigne les sous-vêtements, féminin ou masculin, couvrant la partie inférieure du corps. Il s'agit donc de l'équivalent de slip, culotte, caleçon, string, etc.etc…»

 

Cette campagne nationale du gouvernement Canadien, se traduirait donc en français de France par…. #SalissezVotreSlip.

Je vous vois sourire…. Mauvais esprits que vous êtes…. Alors qu’il s’agit beaucoup plus sérieusement d’une simple expérience de pédologie.

 

Pouf pouf… A ce moment, je sens bien qu’il faut que je m’arrête pour vous donner quelques explications, sous peine de glisser doucement dans le sous-entendu graveleux, ce que la haute tenue intellectuelle et morale de cette chronique m’interdit.

La pédologie, c’est la science des sols, de leur formation et de leur évolution. Alors oui, je sais que cela ressemble beaucoup à pédophilie mais cela n’a aucun rapport. C’est juste un clin d’œil du français dans lequel les racines grecques πέδον /pédon « sol » et παῖς /paîs « enfant » ont toutes les deux donné le préfixe « pédo ». D’où la confusion.

Alors que pédologue, c’est un métier très honorable et pédophile… beaucoup moins.

Mais je m’égare, et pas seulement de Lyon comme disait le regretté Pierre Desproges.

 

#SalissezVosBobettes est une campagne très sérieuse, destinée à toutes les personnes intéressées par le jardinage ou l’agriculture et qui doit permettre à chacun d’étudier l’activité biologique du sol de ses champs ou de son jardin. Pour se faire, voici ce dont vous aurez besoin (je cite):

-Une paire de sous-vêtements 100 % coton de couleur blanche (sans teinture ni polyester)

-Une pelle

-Et un drapeau

Voici ensuite le mode opératoire :

Étape numéro 1 : Creusez une tranchée étroite et enterrez le sous-vêtement dans les six premiers pouces de sol (soit environ 15 centimètres).

Étape numéro 2 : (Importante !) Laissez l’élastique du susdit slip ressortir un peu et marquez l’endroit avec un drapeau afin que vous puissiez le retrouver.

Étape numéro 3 : Laissez le sous-vêtement enterré pendant environ deux mois.

Enfin, étape numéro 4: A la fin de cette période, déterrez le sous-vêtement soigneusement en tirant sur l’élastique.

 

Si l’on en croit l’auteur de l’article paru dans le journal local canadien « The Review » du mois de mai dernier (2),  « Enterrer un sous-vêtement dans le sol peut être considérer en soi-même comme une activité amusante ». Je vous laisse juge de cette affirmation mais il y a cependant un autre intérêt à cette opération :

 

A la fin de la période des deux mois, si votre sol possède une bonne activité biologique, il ne devrait plus rester grand-chose de votre lingerie intime : une équipe complexe, composée de bactéries, d’algues, de levures, de champignons et de divers invertébrés aura travaillé en bonne intelligence pour dégrader la matière organique qui constituait votre sous-vêtement, la cellulose.  Ces mêmes organismes du sol seront également capables de décomposer de la même manière toute matière végétale, vous donnant ainsi l’assurance d’un engrais naturel et donc de bonnes récoltes.

En revanche, imaginons par exemple un champ trop humide : le sous-sol gorgé d’eau est pauvre en oxygène et les microorganismes y sont peu nombreux ; le sous-vêtement ne sera que peu dégradé, indice indubitable que vos récoltes subséquentes risquent d’être maigrelettes.

 

Voilà bien une méthode simple et peu coûteuse, vous en conviendrez, pour évaluer la qualité de vos pâtures. Une seule exigence cependant : il faut que les slips soient blancs et en coton. Foin donc de ces strings en dentelles affriolantes, de toutes façons assez peu communs au fond des campagnes canadiennes. Foin également du slip en Chachlik mercerisé couleur saumon fumé cher à Pierre Dac, inconnu sous ces latitudes austères.

 

Il est cependant à craindre que la simplicité de cette méthode ne conduise à sa généralisation : si cela devait être le cas, on risquerait fort de voir alors les 271935 exploitants agricoles du Canada (tels que dénombrés lors du dernier recensement de 2016) se promener le fondement à l’air en déterrant leurs slips enterrés dans les sols des vertes prairies du Manitoba ou de la Saskatchewan.

Image réjouissante, certes, mais vous en conviendrez, peu conforme à la dignité proverbiale de ce peuple fier et sauvage.

Il faut donc espérer que le gouvernement canadien trouvera rapidement une autre façon de favoriser le développement de l’agriculture sur son territoire. Il y a urgence.

Il n’est pas bon de laisser ainsi les…choses…. en suspens.

Surtout dans un pays au climat froid.

 

 

P.S. Dernière minute (3): En raison du succès de la technique lors de son expérimentation au Canada, j’apprends que des essais vont être réalisés  maintenant en Écosse,  en collaboration avec deux organismes officiels : « Quality Meat Scotland » et la Commission de l'Aménagement Agricole et Horticole britannique.

Si je peux me permettre de donner un avis, je dirais que le doute m’habite quant aux résultats de cette initiative, en raison de la pénurie prévisible de matière première. En effet, comme chacun sait, lorsqu’on demande à un Écossais s’il porte quelque chose sous son kilt, il répond en général fièrement « Only the future of Scotland » (Uniquement le futur de l'Écosse)…

 

 La-culture-du-slip.mp3

 

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Pour en savoir plus….

 

  1. http://www.dictionnaire-quebecois.com/
  2. https://thereview.ca/2017/05/04/testing-soil-quality-with-underwear/
  3. http://www.bbc.com/news/uk-scotland-north-east-orkney-shetland-41843852

 

 


22/01/2018
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Fête du bruit

Paris, janvier 2018

 

 

Cher et heureux habitant de l’appartement du quatrième (droite)

 

Il y a de cela quelques jours, j’ai eu le plaisir de découvrir sur la porte de l’ascenseur votre petit mot qui disait en substance : « Chers voisins, nous organisons ce soir une réception chez nous. Il est possible que nous fassions un peu de bruit, ce dont nous nous excusons à l’avance. Vous pouvez nous joindre au … » et suivait votre nom, accompagné de votre numéro de téléphone.

 

Tout d’abord je voudrais vous remercier d’avoir pris le temps de confectionner cette affichette de votre belle écriture cursive, et ceci en commettant un peu moins de dix fautes d’orthographe, d’accent et de grammaire. C’est un exploit de nos jours et je suis fier d’habiter dans un immeuble qui abrite de ces dignes élèves de notre Éducation Publique Laïque et Nationale, comme qui dirait une certaine élite de la Nation Française.

Cependant, au lendemain de cette soirée, je ne peux m’empêcher de vous poser une question qui me brûle les lèvres… Mais à quoi, bougre, fichtre et diantre, sert donc votre avertissement ?

En effet, quand on invite une trentaine de personnes dans un coquet deux pièces parisien, avec une sono à fond, la fenêtre ouverte, et que ces trente primates hurlent à pleine voix en sautant sur eux-mêmes comme s’ils passaient la soirée au Macumba de Saint Julien en Genevois, …. Il n’est pas en effet « possible » que cela fasse du bruit. C’est une certitude. Cela en fait. Beaucoup. Trop, même.

Et il faudrait être stupide, inconscient ou demeuré notoire pour ne pas s’en douter. Ce que votre bonne éducation précitée m’empêche d’envisager, a priori….

De mon coté, je n’ai nul pavillon de banlieue ou appartement à la montagne pour me réfugier le temps de vos agapes et encore moins l’intention de louer une suite au Crillon juste pour dormir en paix.

 

Dès lors, pourquoi s’excuser ? Ce qui nous intéresse, nous, voisins, c’est de pouvoir légitimement jouir d’une soirée bien méritée, en tentant d’oublier qui un patron exigeant, qui des enfants impossibles, ou qui les douleurs de la nuit qui vient et ses angoisses concomitantes.

Pour vous donner une image que vous pourrez comprendre : on préférerait que vous ne nous marchiez pas sur les pieds, même si vous nous demandez pardon auparavant. Parce que cela fait tout de même mal au pied, voyez-vous ?

Je sais qu’il est de coutume, en ces périodes troublées, de faire n’importe quoi sans réfléchir, puis de s’en excuser ensuite mais si vos excuses font certainement du bien à votre ego, elles sont en revanche totalement sans effet sur ma nuit gâchée.

 

Heureusement, j’ai fini par réussir à m’endormir vers les cinq heures et demie du matin, avec l’aide d’une demi-bouteille de whisky et de ces bouchons auriculaires qui ont fait la fortune de la maison Quiès depuis 1918. Le petit jour approchait, mais vous, si j’en crois les hululements de vos invités, étiez de plus en plus « Un peu plus près des étoiles…. »

 

En fait, je crois que ces « excuses « ne sont que prétexte pour vous donner bonne conscience et pouvoir ensuite traiter tous ceux qui émettraient un léger doute sur votre comportement de … pisse froid, pisse vinaigre, esprit chagrin, morose, bégueule… De bonnet de nuit, d’éteignoir, de rabat-joie, de trouble-fête … en un mot d’indésirable, voire, paradoxalement… de mauvais coucheur.

Mais comment vous expliquer ? La vie en commun, dans un immeuble, d’individus au relationnel normal n’est pas compatible avec Patrick Juvet à fond à 4 heures du matin. Je ne manquerai d’ailleurs pas de vous le rappeler des que possible lors de notre prochaine rencontre dans l’ascenseur, en vous relâchant la porte dans les dents….et en n’omettant pas bien entendu de m’excuser juste après.

 

Mais le plus triste pour moi a été votre réaction quand je vous ai appelé vers … il était quoi ? Sept heure et demie, huit heures du matin ?... le lendemain pour vous dire que votre musique ne m’avait pas du tout gêné et pour vous remercier de votre petit mot.

J’ai du beaucoup insister pour que vous répondiez, et vous n’aviez pas l’air content. J’espère que vous avez passé une bonne soirée, quand même ?

 

 

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06/01/2018
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Compatir, c'est mourir un peu

 Attention, un cadeau de Noël vous attend à la fin de cet article...mais chut !  

 

Paris, décembre 2017

 

 

Amis de la langue française, une grande nouvelle vous aura probablement échappé, trop occupés que vous étiez certainement à pleurer un rocker fraîchement décédé ou un académicien du même métal.

 

Mais pendant que vous vaquiez à vos deuils, la Commission d’Enrichissement de la Langue Française travaillait d’arrache-pied, avec l’Académie Française s’il vous plait, sur un nouveau « Vocabulaire des relations internationales ».

 

Le résultat des réflexions conjointes de ces sages a été publié au très sérieux Journal Officiel du 13 décembre 2017 (1). Il propose une traduction dans la langue de Molière et de mon boucher de certains termes utilisés dans le milieu cosmopolite des Affaires Étrangères, comme qui dirait un « dictionnaire diplomatique ».

 

Sans doute l’ardente urgence de cet ouvrage ne vous paraissait pas évidente, mais vous rendez-vous compte que vous auriez été incapables, avant cet opus, de traduire « snap-back » lors d’une discussion avec un ambassadeur ? Hmm ? Vous auriez eu l’air malin…

 

Oui, je sais, vous allez m’objecter que vous avez rarement l’occasion de partager des Ferrero Roche d’Or sous les lustres à facettes du Quai d’Orsay (cette allusion n’est compréhensible que par les quelques personnes surannées qui regardaient la télévision dans les années 90. Les autres, continuez sans faire attention. Vous ne saurez jamais ce que c’est que d’être gâtés par un ambassadeur)(2)

 

Mais si cela vous arrive un jour, vous saurez désormais que « snap-back » se traduit par « règle de caducité ». Bon d’accord, ce n’est pas beaucoup plus clair, mais c’est français, Monsieur.

 

Bon, je suis sympa, je vous explique, la règle de caducité est une « disposition exceptionnelle, mise en œuvre dans le cadre de l'Organisation des Nations unies, qui permet, quand une des parties ne respecte pas les engagements qu'elle a pris lors d'un accord, de revenir instantanément au statu quo ante. » Ah ben oui, ils ne veulent pas qu’on parle anglais, mais ils mettent du latin. Il parait que c’est plus clair.

 

Parmi les définitions présentes dans ce docte ouvrage, j’aime aussi beaucoup le terme de  « Politique de l’inaction » (autrement dit dans ma langue à moi le rien-foutrisme) ou de « Stratégie de présence minimale » (c’est-à-dire… le…oui, le rien-foutrisme aussi) que nos sages ont jugés nécessaires d’introduire pour qualifier certains aspects courageux de notre politique internationale qui consiste à ne surtout rien faire, mais diplomatiquement.

  

Et que dire du « apolaire », qui se dit d'une « «situation internationale dans laquelle aucun pays ou aucune alliance de pays ne dispose du poids nécessaire pour constituer un pôle dominant de pouvoir et de décision, à l'échelle planétaire ». Désormais, vous ne direz plus « La situation dans cette région du globe est un bordel sans nom », mais « cette conjoncture est véritablement apolaire ».

 

Passons également sur le terme de « revenant » recommandé pour designer le « citoyen qui revient dans son pays d'origine après avoir combattu dans les rangs d'une organisation terroriste à l'étranger ». Ca vous pose un petit côté Thriller de Michael Jackson à faire frissonner une directrice de cabinet.

 

Dans la même veine, une « action diplomatique menée sans intervention officielle directe » devient une « conduite en sous-main ». Moi, j’appelais ça une  « barbouzerie »…

 

 

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Attardons-nous plutôt si vous le voulez bien (enfin c’est une façon de parler. C’est moi qui écris, donc c’est moi qui décide sur quoi je m’attarde. Ben oui. C’est comme ça) attardons nous donc (je m’énerve, des fois, à m’interrompre moi-même sans cesse) sur le terme magnifique de « Saturation compassionnelle », qui définit selon ces sages un « épuisement de la capacité de compassion de l'opinion publique, qui survient quand on fait appel à elle de façon récurrente et insistante ».En anglais, « compassion fatigue », qui était assez clair également, je trouve.

 

Nous venions auparavant de voir deux définitions diplomatiques du « rien-foutrisme », voici une définition du plus subtil « rien à foutrisme ».

 

Prenez une situation qui soulève le cœur de l’honnête homme (ou de la femme. Ou de n’importe qui a un cœur. Moi, je ne veux pas d’ennui…). Au choix, la Shoah, les divers massacres de civils dans les guerres polymorphes sur cette bonne vieille terre, les enfants soldats d’Afrique, les réfugiés qui coulent en Méditerranée, l’élection de Miss France…. Les sujets ne manquent pas.

 

Parlez en ensuite de manière un peu insistante par le truchement de divers médias télévisés ou radiodiffusés. Enfin, quand je dis insistante…. Une fois de temps en temps, entre pubs et talk-shows (pardon.. entre pub et causeries télévisuelles dirait l’Académie,….)

 

Suffisamment en tout cas pour perturber la digestion du rôti dominical ou pour créer un vague sentiment de malaise sous la couette. Et hop « Saturation compassionnelle » : « Ils nous emm… avec la misère du monde. Au fait, on fait quoi, ce week-end ? On va chez ta mère ou quoi ? »

 

C’est comme une télécommande du cerveau. L’émotion nous dérange ? Hop ! Zappons ! Oui, le problème est toujours là, monstrueux, insupportable.

 

Mais désormais, il ne nous révolte plus. Il nous ennuie.

 

 

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Chamfort disait : « Où es-tu Manu Manuréva »….

 

Euh. pardon… Je crois que je me suis gouré de Chamfort. Ah oui. Celui là, c’est Alain.

Non. Nicolas de Chamfort, le célèbre moraliste du 18ème siècle donc, disait « En vivant et en voyant les hommes, il faut que le cœur se brise ou se bronze ».

 

Désormais, ne dites plus que vous vous désintéressez des blessures béantes du monde.

Dites que vous saturez compassionellement. C’est quand même plus chic.

 

 

  1. https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000036192492&categorieLien=id
  2. https://www.youtube.com/watch?v=j5d1qIDv4Jc

 

Noël, Noël.... C'est la magie de Noël...Et voici le cadeau !!
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Nouveau ! Pour les flemmards, cet article est , pour la première fois sur ce blog, disponible en fichier audio ! Vous cliquez sur le lien en dessous, là , en bleu et hop ! une voix mélodieuse (enfin...) s'élève et vous enveloppe.

Ne me remerciez pas. C'est mon cadeau. Je suis comme ça!

 

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20/12/2017
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A la hussarde

Paris, décembre 2017

 

 

 

Il est singulier de songer qu'amour n'est féminin qu'au pluriel.

Albert Willemetz

 (1887 - 1964)

 

 

 

Le 7 novembre dernier, 314 membres du corps professoral français ont publié sur le site internet Slate.fr (1) une tribune commençant par ces mots :

 

 « Nous, enseignantes et enseignants du primaire, du secondaire, du supérieur (…), déclarons avoir cessé ou nous apprêter à cesser d'enseigner la règle de grammaire résumée par la formule «Le masculin l'emporte sur le féminin».

 

Cette déclaration représente l’une des dernières offensives des tenants de l’écriture dite « inclusive », qui entend lutter contre « l’invisibilité » des femmes en modifiant grammaire et orthographe, jugées sexistes. Ce texte, paru dans une relative indifférence, me semble pourtant représenter un danger grave et réel, non point pour la langue elle-même, mais pour la République.

 

Bien évidemment, ce danger ne vient pas des motivations qui ont poussé ces enseignants à prendre parti : Comment ne pas faire sienne la cause de la défense des droits des femmes, quand on sait

 

  • qu’une femme décède tous les 3 jours sous les coups de son compagnon
  • que 130 centres IVG ont été fermés entre 2001 et 2011
  • que les centres du Planning familial manquent cruellement en milieu rural. ou que des difficultés financières menacent régulièrement les centres existants
  • que l’écart salarial entre femmes et hommes demeurent de près de 16% en France

 

Mais soyons francs: pour moi, une discussion sur une règle de grammaire régissant l’accord des mots ou la féminisation des titres me semble hiérarchiquement moins importante qu’une lutte contre les quatre points mentionnés plus haut…

 

Le danger ne vient pas non plus des raisons invoquées pour justifier cette décision, même si une étude rapide de celles-ci montre qu’elles sont plus que discutables.

Étudions en détail le texte de cette déclaration :

 

« Trois raisons fondent notre décision:

• La première est que cette règle est récente dans l'histoire de la langue française, et qu’elle n’est pas nécessaire. Elle a été mise au point au XVIIe siècle ».

Passons sur le fait qu’une modification datant de plus de 400 ans (pour une langue qui en compte environ 1000) n’est pas exactement quelque chose que l’on peut qualifier de récent… On peut en revanche s’étonner du « c’était mieux avant », argument étymologiquement conservateur et réactionnaire lorsqu’il est utilisé par l’avant-garde éclairée du matriarcat. Venant de sa part, un éloge du Moyen âge, époque propre comme chacun sait à l’épanouissement des femmes est pour le moins inattendu.

 

« •La seconde raison est que l’objectif des promoteurs de la nouvelle règle n’était pas linguistique, mais politique ». Idée illustrée et justifiée par une citation : «Le masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle» (Beauzée, Grammaire générale 1767). »

Si cette phrase veut souligner le machisme tranquille de la société du XVIIIème siècle, elle est la bienvenue, mais elle ne démontre pas grand-chose. Rappelons que nous sommes avant la Révolution française et qu’en 1789 la question du droit de vote des femmes ne fut même pas soulevée à l'Assemblée Constituante. En 1767, Olympe de Gouges, que l’on considère comme l’une des premières féministes, a 19 ans. Condorcet lui-même ne fera sien le combat des femmes qu’en 1787…

Alors, voir dans la déclaration du grammairien Beauzée un objectif politique calculé est une opinion pour le moins discutable.

 

•La troisième raison est que la répétition de cette formule aux enfants, dans les lieux mêmes qui dispensent le savoir et symbolisent l’émancipation par la connaissance, induit des représentations mentales qui conduisent femmes et hommes à accepter la domination d'un sexe sur l'autre, de même que toutes les formes de minorisation sociale et politique des femmes.

Pourquoi n'accepteraient-elles pas de gagner moins que leurs collègues (…) s’il est admis au plus haut niveau que «le masculin l'emporte sur le féminin»?

 

Une règle de grammaire comme support d’une « induction de représentations mentales » ? Bigre !

Prenons un exemple si vous le voulez-bien. Selon ces enseignants, la phrase suivante :

« Le fauteuil et la chaise sont finement décorés » renferme deux éléments de machisme linguistique :

Tout d’abord, « LE fauteuil » (masculin) précède « LA chaise » (féminin) sans aucune raison valable, autre que notre désir inconscient de prééminence mâle.

L’ordre devrait être ici alphabétique, avec « Chaise » précédant « Fauteuil ». (Et c’est pour cette même raison alphabétique qu’on nous demande de ne plus parler de l’égalité homme/femme mais de l’égalité femme/homme)

Ensuite « décorés » au masculin n’a pas lieu d’être : on doit accorder ce mot avec le nom le plus proche (accord dit « de proximité), ici « chaises », et donc écrire décoréEs. Le fauteuil et la chaise sont finement décorées, donc.

La première formulation, « le fauteuil et la chaise sont finement décorés » conforme à la règle orthographique devient donc fautive et risque d’« induire des représentations mentales qui conduisent femmes et hommes à accepter la domination d'un sexe sur l'autre ».

Partons illico vérifier tout cela outre Manche, au Royaume Uni de Grande Bretagne et d’Irlande du Nord….En anglais, cette phrase maudite se traduit : « The armchair and the chair are finely decorated »

Et hop. Pas de Le ou de La, un “The”, bien neutre, pour les deux. Pas d’accord de participe, un « decorated » qui marche pour les deux également. Une sorte d’idéal inclusif, en quelque sorte et donc peu de risque, puisque «le masculin ne l'emporte plus sur le féminin, que les femmes accepte de gagner moins que leurs collègues »

Alléluia, Mazel Tov et même osons le dire, Youpi !

 

Pas de chance. L’écart de salaire entre les sexes est de 16.3% en moyenne en Europe. Il est de 20.8% au Royaume Uni, l’un des pires. Il est de 15.7% en France. (2)

Les problèmes ne semblent donc que peu liés, contrairement à ce qui était énoncé.

 

 

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Et il y a du beau monde parmi les défenseurs de l’inclusif : on trouve ainsi aux cotés de ces enseignants l’agence Mots-Clés (3) auteur d’un manuel de référence téléchargeable par tout un chacun, la Bible de l’inclusif, en quelque sorte.

Cette officine commerciale de « consultant·e·s en influence » vous propose sur son site Web de « construire et stabiliser votre storytelling de marque via un DESIGN NARRATIF® ». On voit bien que la défense du français est un de leurs objectifs essentiels. Leur fierté ? Avoir « installé dans le vocabulaire ordinaire ou professionnel de l'écosystème de nos client·e·s les expressions : « bien manger », « excellence opérationnelle », « Big Data responsable », « performance contextuelle », «smart Professional network ».

Il y aurait comme du gloubiboulga frangliche dans mon écosystème…

 

Mais il ne faut pas se moquer car c’est un vrai travail : « En bon·ne·s insecure overachievers, nous travaillons dur, et plaçons la satisfaction client·e au sommet de notre pyramide d'évaluation des résultats de mission ».

Heureusement que ces Insecure overachievers sont là pour nous aider à défendre la langue de Molière….

 

On pourrait aisément se contenter de sourire à ces divagations, et douter de l’opinion de l’Académie Française qui a déclaré que « la langue française se trouve désormais en péril mortel». J’ose espérer que notre langue est plus forte que ça et se rira à terme de ces débats, qui me semblent relever de préoccupations purement Germanopratines ou Palustres (du latin paluster, « qui est propre au Marais, qui en est caractéristique).


Mais en revanche, il y a bien un péril mortel mais il est pour la République, et il est tout entier contenu dans la conclusion de cet appel des 143 enseignants :

 

« En conséquence:

- Nous déclarons enseigner désormais la règle de proximité, ou l’accord de majorité (accord avec le plus grand nombre), ou l’accord au choix (les mots se rapportant à plusieurs substantifs sont accordés selon le bon vouloir du rédacteur ou de la rédactrice);

- Nous appelons les enseignantes et les enseignants de français, partout dans le monde, à renouer avec ces usages;

- Nous les appelons à ne pas sanctionner les énoncés s’éloignant de la règle enseignée jusqu’à présent; »

 

Voilà donc ces enseignants,

  • Ces « jeunes maîtres …beaux comme des hussards noirs de la République » chers à Charles Péguy, ces derniers remparts, censés se battre chaque jour pour que nos chers bambins des quartiers cessent de n’avoir à leur disposition que moins de 400 mots pour exprimer une pensée construite à leur sortie de l’école (4)
  • Ces fonctionnaires rémunérés par l’État pour servir la République et faire partager ses codes
  • Ces représentants de l’autorité, symboles du respect des textes législatifs, figures modèles face à des enfants qui s’affranchissent un peu plus chaque jour de toute règle et de toute obéissance

 

qui déclarent tout de go et sans ambages : « Nous ne sommes pas d’accord avec certaines règles. Nous allons donc les modifier de manière unilatérale et nous reconnaissons à nos élèves le droit de ne pas les respecter. Mieux, nous les y encourageons. Nous transformons Bescherelle et Lagarde et Michard en papier toilette et déclarons que désormais, il n’y a plus de règle puisque « les mots se rapportant à plusieurs substantifs sont accordés selon le bon vouloir du rédacteur ou de la rédactrice ».

Cette règle du « bon vouloir », règle de cancres ressemblant furieusement à une absence de règle, devrait donc ravir à la fois certains cercles enseignants militants pédagogistes et nos générations d’analphabètes en leur donnant raison à tous les coups.

 

Entendons nous bien. Ces enseignants ont parfaitement le droit de contester certaines règles auprès des organismes de leur choix et de tenter de les faire modifier.

Ils n’ont en revanche absolument pas le droit de décider de s’affranchir de la règle Républicaine, et surtout, surtout, d’inciter leurs élèves à faire de même.

Quoi ? On pourrait donc décider, un beau matin, parce qu’on est 314 gugusses à avoir une idée, de changer les règles de l’orthographe et de la grammaire dans son coin, sans l’avis de personne ?

 

Alors pourquoi ne pas en faire autant pour le Code Pénal qui contient à mon avis quelques articles bien contraignants, comme ceux qui m’enjoignent instamment de refréner mes furieuses envies de balancer des mandales aux diverses cuistres, jean-foutre et paltoquets, coquins et foutriquets que je croise chaque jour sur ma route ?

Le code de la route qui m’impose de m’arrêter au feu rouge et de ne rouler ni sur la partie gauche de la chaussée, ni sur les pieds des piétons, est parfois bien ennuyeux, aussi. Et je ne parle pas du Code des Impôts, assez facilement taquin également.

Et enfin, pour tous ces jeunes fans de football, pourquoi donc respecter le règlement et les arbitres, si je ne suis pas d’accord avec ses décisions ? L’exemple est désastreux.

 

Le danger mortel pour la République, c’est que ce mode de pensée est devenu un sport national… Balançons les règlements et les lois tatillonnes. Trichons. Piétinons .Dissimulons. Interprétons.…

Encore mieux ici : éditons nos propres règles ! Et pour les changer, il suffit d’écrire un article sur Internet, et hop, le tour est joué ! Oublié le dura lex, sed lex (La loi est dure, mais c’est la loi) des temps surannés.

 

Et chacun de donner son avis malgré son incompétence : les partis politiques, les personnalités diverses des médias, les journalistes, les chanteurs…. Le Premier Ministre même… J’attends donc désormais impatiemment l’opinion du président de la conférence des Évêques de France, ainsi que celui de la présidente du SNIGIC (qui est, comme chacun sait, le Syndicat National Indépendant des Gardiens d’Immeubles, Concierges et professions connexes).

 

Et oui, je vous entends… « Comment toi, le libertaire, l’anarchiste, tu te bats pour le respect des lois ? »

Et bien oui. Tout d’abord parce que ces lois sont Républicaines. Conçues, écrites, discutées, votées et appliquées par notre Démocratie.

Et puis parce que je connais mon Élisée Reclus qui disait que « l’anarchie est la plus haute expression de l’ordre » ou mon Proudhon qui pensait que « l’anarchie, c’est l’ordre sans le pouvoir ». Et donc particulièrement sans les dizaines de micro-pouvoirs que s’arrogent des citoyens qui pensent pouvoir se passer des règles communes en éditant les leurs.

Parce que pour faire respecter ces règles, si les citoyens ne les respectent pas d’eux-mêmes, spontanément, il nous faudra plus de contrôleurs, plus de lois, plus de policiers…. Georges Brassens disait « Je suis anarchiste au point de toujours traverser dans les clous afin de n’avoir pas à discuter avec la maréchaussée »

 

Ce que font ces enseignants n’est que l’expression une fois de plus de la loi de la jungle : je ne suis pas d’accord, alors je n’applique pas. Ma loi prime sur la loi commune.

C’est déjà grave pour la société quand c’est un citoyen qui tient ce discours.

Mais quand c’est un enseignant, alors oui, cela représente un danger mortel pour la République.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

  

 

  1. https://www.slate.fr/story/153492/manifeste-professeurs-professeures-enseignerons-plus-masculin-emporte-sur-le-feminin
  2. http://ec.europa.eu/eurostat/fr/web/gdp-and-beyond/quality-of-life/gender-pay-gap
  3. http://www.motscles.net/ecriture-inclusive/
  4. http://www.lemonde.fr/societe/article/2005/03/18/vivre-avec-400-mots_628664_3224.html

 

 

 

 

 


03/12/2017
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L'obéissance au porc

Paris, novembre 2017

 

 

Obéissez à vos porcs qui existent. Je me soumets à mes dieux qui n’existent pas.

René Char (1907-1988) – La Parole en archipel (1962)

 

 

 

Il était déjà entendu que l’homme était un loup pour l’homme (1), mais voici que le bestiaire se complique : désormais, l’homme serait donc un porc pour la femme.

Partout, et c’est tant mieux, des femmes se dressent pour dénoncer viol, domination, machisme, agression dont elles sont victimes, réduites au rang d’objets des désirs et du pouvoir des mâles dominants.

En tant qu’homme, me voici contraint de prendre position pour ne pas passer pour complice de ces prédateurs.

Il faut absolument que j’ai un avis. Vite. C’est le sujet du moment…

Arrgh….Comment dire ? …

 

Je ne me sens pas concerné.

 

Je ne sais pas. Je n’ai jamais violé personne. Si si. Je vous assure. Jamais eu un geste déplacé, jamais tenté un bisou volé, jamais une main baladeuse. Même aujourd’hui, quand je caresse mon chat et que je sens que ça l’énerve, j’arrête. C’est vous dire !

A la maison, je balaie, j’aspire, je lave, je récure, je détache, je sèche, je repasse. Et d’ailleurs, quand je le dis, cela vous fait toujours sourire.

 

Mais bon, il y a des porcs parmi les hommes. Condamnons donc. Exigeons l’éradication du porc. Les porcs mis de côté, le reste du monde pourra enfin vivre dans une société apaisée.

Vous croyez vraiment ? Et si en réalité notre société était toute entière construite pour fabriquer, soutenir, voire idolâtrer tous ces porcs ? S’ils n’étaient, au fond, que le simple reflet de nos valeurs, la conséquence de notre idéologie ?

 

Tout d’abord, je me souviens de mes soirées, il y a longtemps….Les timides et les bons copains qui faisaient tapisserie. Les « agresseurs », « embrasseurs dans les coins », aux mobylettes rutilantes, qui repartaient accompagnés des plus belles, en ricanant. Oui, Mesdames : déjà, vous n’étiez pas toujours raisonnables.

 

Et encore aujourd’hui, quel est donc le modèle d’homme que notre société promeut ?

 

Prenons pour exemple, et au hasard, quatre des plus beaux spécimens de cette cohorte porcine récemment désignés à la vindicte populaire, du lourd, du premier choix :

 

Donald Trump: Homme d’affaire richissime, déclare en 2005: “When you’re a star, they let you do it. You can do anything… Grab them by the pussy. You can do anything ». (Quand vous êtes célèbre, elles vous laissent faire… Attrapez-les par la chatte… Vous pouvez tout vous permettre). Suspecté d’agressions sur plusieurs femmes avant son élection. En 2016, est élu président des États Unis d’Amérique... entre autre par 42% des femmes américaines.

Harvey Weinstein : Célèbre producteur Hollywoodien de films à succès. Surnommé l’homme aux soixante statuettes en raison du grand nombre de récompenses reçues par ces films. Soutien du camp démocrate aux États-Unis, de Bill Clinton à Barak Obama et Hillary Clinton. Chevalier de la légion d’honneur en France. A ce jour (et ce n’est pas fini) plus de 70 femmes l’accusent de harcèlement, agression sexuelle ou viol.

Roman Polanski : Célèbre réalisateur, producteur et scénariste de cinéma. Récompensé par un Oscar, trois Golden globes et une palme d’Or à Cannes. Accusé en 1977 de viol sur mineure, puis ensuite de quatre autres agressions sexuelles, toujours sur mineures.

Dominique Strauss -Kahn : Homme politique, ministre, maire de Sarcelles, puis député. Nommé directeur du Front Monétaire International. Suspecté d’emploi fictifs (MNEF, ELF…) Utilise son pouvoir à de multiples reprises auprès des femmes (affaire Myrta Merlino à la fin des années 1990, affaire Piroska Nagy en 2008, affaire Tristane Banon en 2011) Mis en examen pour proxénétisme aggravé en bande organisé dans l’affaire du Carlton de Lille. Accusé d’agression sexuelle, tentative de viol, abus sexuel et séquestration sur une femme de chambre ( Nafissatou Diallo) de l’hôtel Sofitel de Manhattan.

 

Jolie brochette, non ?

 

Première constatation : tous ces hommes sont riches et possèdent, dans leur domaine respectif un pouvoir important. Ce sont des modèles de « réussite » pour cette société dans laquelle nous vivons : Trump et DSK ont été élus, plusieurs fois, et de façon démocratique. Polanski et Weinstein ont reçu, à plusieurs reprises, récompenses et reconnaissance de leurs pairs et du public.

Et qu’on ne me dise pas qu’on ne savait rien de leur côté sombre : il était connu de tous, et depuis fort longtemps. Notre société a donc choisi, reconnu, encensé comme représentant politique ou culturel des individus qu’elle savait être des agresseurs, en fermant les yeux et en se pinçant le nez.

 

Et puis oui, des dizaines de femmes ont porté plainte pour agression contre ces individus. Mais ces hommes avaient également du succès auprès de la gent féminine. En plus de très nombreuses maîtresses aux relations librement consenties, certaines choisissaient même de partager leur vie. Et pas n’importe lesquelles :

 

Donald Trump a 71 ans. Il est marié depuis 2005 à une jolie mannequin slovène,24 ans plus jeune que lui.

Harvey Weinstein a 65 ans. Il est marié depuis 2007 à une styliste et actrice, 24 ans plus jeune.

Roman Polanski a 84 ans. Il est marié depuis 1989 à une actrice française, 33 ans plus jeune.

Dominique Strauss –Kahn …. Son « explosion en vol » au Sofitel de New York a mis fin à son mariage avec Anne Sinclair, une brillante journaliste qui a partagé sa vie pendant 22 ans. Il vient de se remarier avec une jeune femme d’affaire franco-marocaine….19 ans plus jeune que lui. Convenons qu’elle pourra difficilement dire qu’elle ignorait le passé de son nouveau mari.

 

Ces femmes ont donc épousé des porcs, en pleine connaissance de cause, et ont vécu avec eux, pendant de nombreuses années. Bien évidemment, certaines tentent de prétendre aujourd’hui qu’elles ne savaient pas. Elles étaient les seules : la plupart ont entamé leur relation bien après les premières affaires dans lesquelles était impliqué leur petit cochon favori. Mais, fascinées par ce mélange de pouvoir et d’argent, elles préféraient en profiter plutôt que d’ouvrir les yeux… On peut même se demander si certaines n’étaient pas justement attirées par cette face sombre de leur conjoint.

 

Alors, si ces hommes sont des porcs, comment devons nous donc appeler ces femmes ? Des…

Non, ne comptez pas sur moi pour prononcer le mot. D’abord parce que je n’aime pas causer du tort à autrui. Et puis parce que, s’il faut choisir un nom, je préfèrerais alors les appeler des laies, version sauvage et femelle de notre porc. C’est moins… laid.

Mais peu importe le nom : elles existent. Ce sont celles qui trouveront toujours un riche quinquagénaire parisien au volant de son AUDI plus séduisant que Marcel, jeune agriculteur de la Haute Loire. Et croyez-moi, elles sont plus nombreuses que vous ne l’espérez.

 

Et nous tous, petits porcelets, aux indignations feintes ? N’est ce pas nous qui avons élu Donald Trump, voté Dominique Strauss Kahn, applaudi aux films de Polanski ? N’est ce pas nous qui avons contribué à donner encore plus de pouvoir, qui avons consacré et enrichi ces hommes dont nous avons voulu ignorer le côté sombre ? N’est ce pas nous qui vouons un culte maladif à la réussite, en admiration béate devant des petits winners chefs de rayon ou directeurs des ventes qui pourront ensuite librement coincer l’employée non consentante au détour d’un bureau?

 

Nous édifions chaque jour une société pire que la pire des meutes, ou seuls les mâles dominants peuvent se nourrir et choisir leur femelle et une bonne partie de notre société, hommes et femmes confondus, est fascinée par ces monstres que nous faisons semblant de découvrir aujourd’hui.

 

Nous portons aux nues le pouvoir et l’argent, nous faisons un modèle de ces gagnants aux mâchoires d’acier et nous nous étonnons de leur comportement ?

Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes…(2)

 

Si le porc existe, c’est bien que nous lui avons donné toute sa place au sein de notre monde.

 

Mais rassurez-vous, Mesdames. Nous, hommes « normaux », nous resterons là, à vos côtés. On ne vous agressera jamais. On vous respecte. On se lèvera si on vous embête dans le métro. S’il le faut, on cherchera un contrôleur ou un policier. On dira aussi à notre copain bourré d’arrêter d’être lourd. On lui dira même le poing fermé, s’il le faut.

On vous ramènera jusqu’à la porte de votre immeuble si vous avez peur et que vous le demandez. On portera vos valises. On vous ouvrira les portes.

On ira chercher pour vous la boîte de biscottes sur l’étagère tout en haut au supermarché. Et tout cela pour rien.

 

Vous ne risquez rien : nous sommes les gentils. Mais si, vous savez ? Ceux dont vous ricanez…

 

 

 

 

(1)    Plaute, Pline l’ancien, Érasme, Montaigne, Thomas Hobbes…. Je ne sais plus, en fait !

(2)    Bossuet

 


10/11/2017
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Au bénéfice du doute

Paris, octobre 2017

 

 

 

 

Bonjour, vous avez cinq minutes ? C’est pour un sondage …

 

Question Politique :

Choix n°1 : faites vous partie des libéraux jeunes et modernes, ni de droite ni de gauche, qui veulent ancrer la France dans le monde compétiteur de la libre entreprise et du commerce ouvert ou

Choix n°2 : Êtes-vous de ces conservateurs frileux accrochés au vieux monde qui se meurt, à ses modèles surannés du siècle dernier et figés dans un immobilisme qui nous entraine inéluctablement vers l’abîme?

Et faisant donc par là-même le jeu du Front National…

 

Question sociétale : la PMA :

Choix n°1 : êtes vous sympathisant inconditionnel des fiertés homosexuelles, ouvert à tous modes de parentalité par souci d’égalité, partisan du droit inaliénable de chacun à avoir un enfant quelle que soit les conditions ou

Choix n°2 : un homophobe fasciste réactionnaire catholique traditionnaliste ?

Et faisant donc par là-même le jeu du Front National…

 

Question Écologie : en ce qui concerne les plans circulation a Paris, êtes vous plutôt

Choix n°1 : en faveur de déplacement alternatifs doux,  écologiques et démocratiques, participatifs et populaires dans des pistes cyclables de 4 mètres de large, avec éradication totale à court terme des véhicules à moteur, ou

Choix n°2 : êtes vous un représentant agressif de ces primates écumants au volant de 4x4 aux chromes rutilants, immondes émetteurs inconscients de fumées aux particules à la micrométrie variable et aux gaz azotés diversement oxydés, le tout pour aller chercher le pain à 100m de votre domicile ?

Et faisant donc par là-même le jeu du Front National… Mieux : faisant partie des « fachos», «réacs» « néo-réacs »et «gros machos», selon la terminologie officielle de la maire de Paris Anne Hidalgo (1)

 

 

Fin du sondage

 

Oui, je sais, le choix est difficile ! Mais ainsi va le monde en ce début de 21ème siècle. Il faut des avis tranchés sur tout.

 

Il faut surtout des avis tranchés ; en tous points, il va vous falloir choisir votre camp. Une seule pensée, forcément dynamique, ouverte, progressiste  et surtout MODERNE est possible sans faire de vagues : être un thuriféraire béat du libéralisme, gay friendly, pro PMA … et cycliste.

Toute pensée différente devient compliquée, car contrairement à ce que voudraient faire croire certains, la pensée n’a jamais été aussi peu complexe.

Et je l’avoue (honte sur moi et sur ceux de mon espèce), si je devais répondre aux questions du sondage précédent, je laisserais très probablement toujours une place pour le doute. Car oui, comme le disait Pierre Desproges : le doute m’habite !

 

Mais sachez-le, il n’y a plus de place céans pour la nuance : si, aux questions précédentes, vous commencez par répondre avec un sourire gêné: « … Écoutez, c’est un peu plus compliqué que cela… », Vous passerez immédiatement dans la deuxième catégorie, celle, honnie, des conservateurs réactionnaires.

 

Tordons donc tout de suite le cou à cette épithète infamante de conservateur. Être conservateur, c’est vouloir « conserver » un modèle, une situation ou une politique, en partant du principe qu’une évolution n’est pas nécessairement positive. Se battre pour conserver notre modèle social, la laïcité ou une éducation publique et gratuite pour tous, c’est être conservateur. Être résistant dans les années 40, c’était être conservateur du modèle démocratique contre la dictature nazie. Conservateur ou progressiste ? Tout dépend du sujet. Et c’est la même chose pour réactionnaire. Il est salutaire de réagir, parfois…

 

Par ailleurs, vous pensez probablement sottement que certains sujets sur lesquels on vous demande votre avis dépassent largement vos domaines de compétence et rendent donc difficile l’émission d’un avis sensé ? Erreur ! Vous êtes priés d’avoir un avis sur tout, de l’interdiction du glyphosate à la vaccination obligatoire en passant par l’indépendance du Kurdistan Irakien.

 

 

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Et si, chaque fois que notre avis était sollicité, on cherchait plutôt en nous, loin des réactions épidermiques de chapelle politique ou morale, une opinion authentique ? La méthode parait simple :

 

On se pose. On évite d’abord les raccourcis de pensée. On réfléchit. A la proposition inverse. Aux conséquences de chacune des propositions. On lit. On écoute à nouveau les contradicteurs et on essaie de les comprendre tous. Et on conclut.

Et pourquoi ne pas conclure parfois sur l’impossibilité de conclure ?« Je ne sais pas » n’est pas un gros mot, et j’adorais ce mot qui ouvrait tant de voies d’investigations possibles et prometteuses à l’issue de nos réunions de laboratoire, jadis... Je ne sais pas. Mais je vais chercher. Je vais continuer à lire, à discuter, a expérimenter, …Et je trouverai. Ou pas.

 

Et si le doute subsiste a l’issue de la réflexion, alors, mieux vaut suspendre son jugement, comme le préconisaient les sceptiques.

 

Car on l’a oublié, mais il a existé une école sceptique : A l’origine contemporaine de l’épicurisme et du stoïcisme, elle a connu au cours des âges un certain succès, jusqu'à ce que l’homme moderne, grisé par la science qui devait tout expliquer et tout rationaliser, ne se retranche derrière son mur de certitudes, terrorisé à l’idée de douter dans un monde sans dieu.

 

Fondée à l’origine par Pyrrhon d’Elis, à la fin du IVème siècle avant Jésus-Christ (on parle depuis du doute Pyrrhonien), cette philosophie ne refuse pas systématiquement de trancher. Elle cherche, en se méfiant d’abord de la connaissance par nos sens. Nos perceptions ne sont que des phénomènes, c'est-à-dire des interactions entre l’objet observé et l’observateur, donc des représentations. Selon qu’un homme est jeune ou vieux, en bonne santé ou malade, en mouvement ou au repos… mais aussi selon le lieu, la position de l’objet, sa distance…selon les coutumes, les lois, les croyances…l’opinion formée sur l’objet sera différente. Et lorsque Platon en déduit qu’on ne peut donc connaitre que par les Idées, Pyrrhon lui en conclut qu’on ne peut pas connaitre du tout. (2)

Il n’y a sans doute pas de vérité absolue.

 

Il s’agit donc d’une philosophie de l’incertitude, et l’incertitude fait peur. Pourtant, il ne s’agit toujours que de parvenir à l’ataraxie, cette tranquillité de l’âme chère également aux stoïciens ou aux épicuriens : « Il sera donc sans opinion, sans penchant, sans vaine agitation d’esprit… la suspension du jugement conduit enfin à se taire»(3) : Et cette suspension du jugement, c’est ce qu’on appelle « l’épochè »…

 

(Hein ? Non … aucun rapport avec l’œuf poché. D’abord, ce n’est pas très bon, les œufs pochés, surtout avec des épinards... Parce que ma mère, elle faisait toujours des œufs pochés avec des épinards. Beurk ! C’était pas bon. Non. C’est pas bon les œufs pochés. A part peut-être s’ils sont cuisinés « en meurette », et encore avec la recette de Bernard Loiseau (4), qui…)

 

 Mais je crains que nous nous égarions. Non, l’épochè est un mot grec (ἐποχή / epokhế) qui signifie «arrêt, interruption, cessation ».  Cette suspension " est l'état de la pensée où nous ne nions ni n'affirmons rien…. c'est la tranquillité et la sérénité de l'âme" (5)

 

Ne rien nier, ne rien affirmer... Par delà le bien et le mal comme le dira Nietzsche un peu plus de 2000 ans plus tard, mais comme le disait déjà les philosophes grecs :

« Par nature, il n’y a ni bien ni mal. En effet, s’il y a quelque chose de bon et de mauvais par nature, il faut qu’il soit bon ou mauvais pour tout le monde, comme la neige qui est froide pour tout le monde …ce qui est jugé bon par l’un, comme le plaisir par Épicure, est jugé mauvais par l’autre, comme le même plaisir par Antisthène ; il arrivera donc que la même chose sera bonne et mauvaise. Mais si nous ne disons pas bon tout ce qui est jugé tel par tel ou tel, il nous faudra discriminer les opinions, ce qui n’est pas possible, à cause de la force égale des arguments. Il est donc impossible de savoir ce qui est bon par nature (6)

 

La force égale des arguments… Évidemment, nous pensons que nos arguments sont meilleurs, plus forts, plus intelligents, plus construits. Et pourtant :

 

« J’ai toujours prétendu pouvoir me mettre objectivement dans la situation de tout ce qui me fut antagoniste, et de ce fait, je n’ai jamais pu lutter contre ce qui s’opposait à moi, car je comprenais que la conception correspondante ne pouvait qu’équilibrer la mienne pour qui n’avait aucune raison subjective d’en préférer l’une ou l’autre »(7)

 

Nos opinions sont bien souvent de simples réflexes liés à notre morale, notre religion, notre culture, notre niveau social, notre éducation…. Combien sont construites sur la base d’une vraie réflexion ? Pourrions-nous penser autrement ?

« Ne fût-ce que par hygiène mentale, prendre clairement conscience de l’accidentel de nos goûts, de nos opinions, de nos croyances et de nos incroyances » (8)

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Avant de choisir sa meute, ou l’on hurlera avec les loups contre d’autres loups, suspendons donc d’abord notre jugement et pensons par nous-mêmes. Ou même ne pensons rien !

Et si cette suspension de jugement n’est pas définitive, qu’elle soit au moins suffisamment longue et honnête pour comprendre et respecter les avis contraires.

 

Il existe tant de psychorigides de par le monde… Et si nous devenions psychoplastiques ?

 

 

 

 

Bibliographie

 

  1. http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2017/09/07/25001-20170907ARTFIG00114-fachos-reacs-et-gros-machos-anne-hidalgo-replique-a-ses-detracteurs.php
  2.  http://sos.philosophie.free.fr/sceptiqu.php
  3. Léon Robin : La pensée grecque
  4.  http://madame.lefigaro.fr/recettes/oeufs-meurette-de-bernard-loiseau-210501-199943
  5. Sextus Empiricus : Hypotyposes pyrrhoniennes, I, 10
  6. Diogène Laërce : Vie et Doctrines des philosophes illustres Livre IX Pyrrhon 101
  7. Boris Vian : L’herbe rouge
  8. Jean Rostand : Carnet d’un biologiste

 

 

 


06/10/2017
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Sois sage, ô ma douleur...

Que faire de la douleur ?

 

L’accepter ? La combattre ? La mépriser ? L’ignorer ? Rien de tout cela n’est digne de cette compagne obligée de notre vie, de ce pendant sombre au bonheur.

 

  • L’accepter, c’est être comme le mouton sacrificiel. On ne peut pas accepter d’être jeté à bas ainsi sans réagir. On ne peut pas la laisser gagner. L’accepter, c’est mourir
  • La combattre, c’est vouloir être David contre Goliath, c’est vouloir remonter le fleuve tumultueux au risque de l’épuisement. C’est un combat perdu
  • La mépriser, c’est jouer à mains nues avec une bête féroce. La Douleur se venge de n’être pas considérée, d’être ainsi rabaissée. Elle tient à son statut, Elle veut pouvoir poser sur notre tête ses griffes noires et y régner en maître .La mépriser, c’est croire qu’on peut être plus fort
  • L’ignorer ? Elle en rit, la gueuse!… elle sait qu’elle prend le contrôle de nos sens, elle sait qu’elle est inoubliable, même un court instant. Elle est debout sur notre corps, aussi évidente que l’air qu’on respire ou que la lumière..

 

Alors ? Il faut l’apprivoiser, comme un animal dangereux que l’on veut voir partir. Se rendre à son évidence. Elle est là et nous domine. Elle nous prend. Elle devient nous.

Courber la tête. Sentir son souffle. C’est elle la plus forte quand elle est là. Mais elle partira. Dans cinq minutes, dans une heure, dans un mois. Elle partira. Elle perdra forcément.

Elle aura fait pleurer nos yeux, elle nous aura jeté à terre en gémissant… mais elle partira, à regret, en reculant, en revenant parfois…mais elle partira.

 

Et ensuite, telle la campagne après l’orage, la vie après la douleur, qui ruisselle comme une douche tiède.

L’absence de douleur est un Bonheur.


11/09/2017
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Signe particulier : Néant

A l'ouest, Août 2017

 

 

 

Préambule : ce billet d’humeur contient de vrais morceaux de mots compliqués et de citations culturelles. Tout d’abord parce cette oisiveté émolliente dans laquelle vous vous complûtes durant cet été commence à bien faire et qu’il est temps désormais de faire chauffer vos neurones : les vacances sont finies.

Et ensuite parce que, je vous le rappelle, la culture est la seule chose susceptible de donner enfin un sens à nos mornes existences de cloportes.

 

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Un obscur financier d’outre-Atlantique a décidé, il y a déjà une paire d’années, de mettre un terme au contrat synallagmatique qui nous liait depuis bien longtemps. Et paf, dès le début, un mot compliqué. Qu’est ce que vous croyez ? A vos dictionnaires (1)

Ce contrat de travail aux engagements réciproques consistait de ma part à me lever (presque) tous les jours que Dieu faisait aux aurores, voire souvent à parcourir une partie de ce si joli monde en aéronef, afin d’assurer la bonne utilisation par leurs heureux propriétaires d’appareils compliqués que mon employeur faisait profession de commercialiser dans l’espoir, en général récompensé, de remplir ses poches d’espèces sonnantes et trébuchantes et de préférence en dollars.

 

De son côté, il s’engageait à me verser chaque mois quelque menue monnaie qui me permettait au choix soit de remplir mon réfrigérateur de denrées diverses ou bien de revêtir de quelques oripeaux coûteux et bien taillés ce corps de rêve qui, comme chacun sait, faisait déjà mon succès dans les maternelles de Loire-Atlantique.

 

Bref, j’ai été viré de mon boulot. Oui, ça veut dire la même chose, mais avouez que c’est tout de même moins classe.

 

Depuis ce jour, je ne fais plus rien. Oh, Entendons-nous ! Je continue à regarder pousser mes plantes vertes, à caresser le chat ou à noircir quelques feuilles blanches comme celle-ci de réflexions puissantes sur le sens de la vie ou de récits désopilants sur les amours contrariées de la punaise de lit Cimex lectularius. (2)

Il m’arrive même parfois, bravant tous les dangers, de pousser la porte qui me sépare de ce monde hostile pour vaquer à quelques occupations extérieures, dans notre capitale enfumée ou sur les riants rivages de la côte Atlantique « qui m’a vu naître et que mon cœur adore », comme disait (à l’acte IV, scène V) Camille, la sœur d'Horace, sombre héros tragique et néanmoins éponyme de la pièce du grand Corneille. Re-paf, encore un peu de culture.

 

Mais je ne fais plus rien au sens ou l’entendent la plupart de mes congénères. Ma soudaine inactivité forcée ne m’a pas jeté sur les chemins cahoteux de l’inscription aux cours de gym, aux stages d’œnologie ayurvédique ou de self défense option karaté/zumba.

Pas non plus de garde obligatoire de petits enfants putatifs qui viendrait me casser les tympans et les génitoires en tentant de refaire la décoration de mon modeste logis à coups de ballon de foot.

 

Non, je ne fais rien… J’écoute pousser mes cheveux, comme le disait le grand Jacques (3). Ou pour rester dans le style des grands-chanteurs-disparus-qui-nous-manquent-comme-c’est-pas-possible, «Je vis à l'écart de la place publique, serein, contemplatif, ténébreux, bucolique »(4).

Et donc, ce faisant (c'est-à-dire ne faisant rien), je m’installe mine de rien dans une position hautement philosophique en faisant face au néant.

Ne riez pas. Lisez plutôt les dictionnaires :

 

Farniente : Douce oisiveté, état d'heureuse inaction. Étymologie : Mot italien signifiant proprement « ne rien faire », composé de fare (faire) et niente (néant) (5)

Fainéant : Personne qui ne veut rien faire. Personne qui n'a rien (ou peu de choses) à faire.

Étymologie : Altération populaire d'après la forme verbale fait (faire) et néant, de feignant : part. prés. adj. de feindre au sens de « se dérober, rester inactif » (5)

 

Voici donc ce qui jette la plupart de mes interlocuteurs dans des abîmes d’incompréhension :

« Non ? Mais vraiment…Tu ne fais rien ? Tu n’as pas peur de t’ennuyer ? Il  faut absolument que tu restes actif pour te maintenir… » (ce dernier commandement ayant ma préférence : n’ayant pour ma part aucunement l’impression de m’écrouler sur moi-même comme une vieille serpillière humide, cette obligation absolue d’activité me fait irrémédiablement penser au lapin de la publicité Duracell ). Et je ne suis pas un lapin.

 

L’éventualité de ne rien faire semble rejoindre chez mes contemporains la liste des grandes angoisses existentielles que sont la panne de LiveBox un soir de finale de coupe du Monde de foot ou la non-commercialisation de l’Iphone 7 Plus en finition gris sidéral. Et on ne m’ôtera pas de l’idée que cette terreur est liée au néant susmentionné : sinon, pourquoi cette insistance grotesque à vouloir à tout prix que je peuple mes journées d’activités fébriles ?

 

Le grand Rien semble donc vous faire peur ? Rassurez-vous : on peut toujours tenter de s’en tirer comme Parménide, qui disait que « le néant n’est pas, donc il n’est rien ».

Mais (en vérité) je vous le dis : ce n’est pas en niant le néant, ni en s’ingéniant à être casanier, ou dans tous les cas à nier le néant qu’il naît en nous une envie…néanmoins. Il faut qu’on ait envie de vie, sinon le néant vit. (Oui, ça me fait rire).

 

« Il faut regarder le néant en face pour pouvoir en triompher », disait le poète (6). Et ne rien faire, quelle belle activité, finalement… comme une nouvelle vie… : « Dans ce genre de vie t'attendent l'amour des vertus et leur pratique, l'oubli des passions, la connaissance de la vie et de la mort, et l'altière paix des choses » (7).

 

Et donc ….Vive rien puisque c'est la seule chose qui existe! (8)

 

 

 Bibliographie

 

 

  1. Allez, je suis sympa : Synallagmatique : [En parlant d'un contrat, d'une convention; par opposition à unilatéral] Dans lequel chaque partie s'oblige vis-à-vis de l'autre. Le contrat est une convention par laquelle une ou plusieurs personnes s'obligent, envers une ou plusieurs autres, à donner, à faire ou à ne pas faire quelque chose (...). Le contrat est synallagmatique ou bilatéral lorsque les contractants s'obligent réciproquement les uns envers les autres (Code civil, 1804, art. 1101-1102, p. 200).
  2. Voir : Vagabondages hétéroptériques : http://les-etoiles-dans-le-caniveau.blog4ever.com/vagabondage-heteropterique
  3. Jacques Brel : Les bonbons 67
  4. Georges Brassens : Les trompettes de la renommée
  5. Toutes les définitions sont empruntées à l’indispensable CNRTL, ou Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales : www.cnrtl.fr
  6. Louis Aragon : Les poètes
  7. Sénèque : De la brièveté de la vie
  8. Albert Camus : L'Etat de siège

 

 


24/08/2017
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