Les étoiles dans le caniveau

Les étoiles dans le caniveau

Credo quia absurdum

Paris, décembre 2020

 

 

L’apparition devenue régulière dans le paysage audiovisuel de barbarismes, néologismes et autres horreurs linguistiques me donne régulièrement envie, au choix, d’envahir la Pologne ou de piétiner des chatons roux. (1)

 

Parmi ceux-ci, « prioriser » (ou prioritiser), le « cellezéceux » macronien, être « sur » (une note boisée ou une couleur taupe) et « avoir vocation à » occupent le peloton de tête des grands responsables de la persistance têtue de mon RGO (reflux gastro œsophagien).

Mais un nouveau venu est en passe de supplanter tous les autres : il s’agit de la notion d’Absurdie, voire, mieux d’Absurdistan.

 

Ah ! ce fameux « voyage en Absurdie » dont il est de bon ton de se gargariser aujourd’hui, de cet air pédant de sachant satisfait de celui à qui « on ne la fait pas » !!

Et tout d’abord, pourquoi cette expression ? Il est fort peu probable qu’elle provienne du livre homonyme signé Benjamin Guittoneau (alias Arouet), paru en 1946 et dont j’ignorais personnellement jusqu’à l’existence avant l’écriture de ce billet.

 

Non, je crains bien plutôt qu’il ne s’agisse d’une référence Sardovienne.

Michel Sardou, (1947- ?), (je le précise pour mes lecteurs n’ayant pas la télé en noir et blanc), était un célèbre chanteur de charme un peu gras de l’ère Pompidolienne supérieure, célèbre pour avoir défendu la peine de mort, les vieux bateaux et une certaine idée du mâle français, triomphant et sentant la sueur. Et qui a employé la formule « Voyage en Absurdie » dans sa célèbre chanson « Etre une femme » (2) dans laquelle il défend une certaine idée de la femme française, en porte-jarretelles et avec des bas noirs. Donc, déjà, cette référence à notre beauf chantant national m’énerve.

 

Mais v’là-t’y pas que ce mot d’Absurdie revient en force pour critiquer la politique sanitaire actuelle du gouvernement. Et principalement dans la bouche de divers prélats français, icelle étant pourtant d’ordinaire plus encline à accueillir les morceaux choisis de l’enfant de chœur tremblant à l’arrière du confessionnal.

 

Monseigneur Touvet (évêque de Châlons-en-Champagne), Monseigneur Xavier Malle (évêque de Gap et d’Embrun), l’abbé Pierre Amar (prêtre du diocèse de Versailles), ces ecclésiastiques chenus sont unanimes : tous fous de la messe (pardon !), ils estiment que la limitation à 30 personnes de l’accueil de fidèles dans les églises afin de lutter contre la propagation du virus est donc un « Voyage en Absurdie ».

 

Ce qui, vous l’admettrez, vaut quand même son pesant de cacahouètes au caramel (ou d’hosties bio, au choix) : que des gugusses qui croient dur comme fer en l’existence d’un dieu né de l’opération du Saint-Esprit sur une mère vierge, qui multiplie les pains et les sardines, guérit les paralytiques et marche sur l’eau avant de mourir et de ressusciter trois jours plus tard nous parlent soudain d’absurde m’entraine, je l’avoue, sur les chemins de la jubilation ricanante ; on ne peut certes leur contester une expertise définitive dans la notion d’absurde, le Vatican et l’Absurdistan partageant sans nul doute quelques frontières communes... (3)

 

Mais les curés ne sont pas les seuls… De toutes parts, absurde, Absurdie et Absurdistan s’étalent, ultime argument marteau des experts auto proclamés du Net.

 

Pourquoi cet appel à l’absurde, accusation grave qui rejette hors de la raison raisonnante, aux frontières de la folie et donc de la psychiatrisation, l’argument de l’autre ? Quelque chose d’absurde, nous apprend le dictionnaire, est quelque chose de contraire à la raison, au bons sens ou à la logique.

Or on peut trouver inadaptées, inefficaces, voire contre-productives les mesures de l’Etat dans sa lutte contre l’épidémie. Mais elles ont un sens : diminuer la circulation du virus.

 

Et puis, si on affirme la non-appartenance au bon sens, il faudrait être alors capable de nous dessiner un bon sens, de nous dire ce qui ferait sens. Proclamer l’absurde, c’est se placer dans la stature dangereusement arrogante de « celui qui saurait » où se situe le sens et quel il est.

Et en particulier ici, de manière beaucoup plus pragmatique et pour quitter les questions philosophiques, ce qu’il faudrait faire pour lutter contre une épidémie que personne ne comprend vraiment.

 

Et là, tout devient soudain compliqué : Absurde, de ne pas pouvoir prier dans les églises… absurde, de ne pas pouvoir aller au cinéma ou au stade… absurde, de ne pas pouvoir boire au bar… absurde, de ne pas pouvoir skier… absurde, de ne pas pouvoir acheter des pantalons .…

Est absurde ce qui vous touche, et devient acceptable, voire indifférent, ce qui ne vous touche pas.

Les curés ne pipent mot sur le ski, et les supporters de foot se moquent des cinémas. L’absurde se calque sur les égos. Confiner, oui ! Mais ailleurs : pas moi, pas chez moi !

Ce concours de confinements nimbistes (not in my backyard) est-il un bon sens ?

J’en doute.

 

Et puis bon dieu (pardon messeigneurs) ce qui est absurde n’est-il pas de laisser mourir sans ciller plus de 55000 de nos contemporains dont le seul tort était, pour nombre d’entre eux, d’être nés avant nous ?

N’est-il pas de vouloir soigner un coronavirus à coup de tofu grillé ou d’huiles essentielles ?

N’est-ce pas de ne pas avoir peur d’un virus tueur, mais d’avoir une peur panique d’un vaccin ?

N’est-ce pas de considérer comme une atteinte fascisante de nos droits fondamentaux l’interdiction temporaire de boire des Spritz en terrasses, en oubliant notre devoir de solidarité avec les plus fragiles ?

N’est-ce pas d’écouter béatement et de gober n’importe quelle bêtise ânonnée par des pseudo-sachants, sans essayer de comprendre, tant que ça flatte nos certitudes préconçues ?

 

Alors oui, les mesures prises ne sont pas toujours compréhensibles par tous, adaptées, efficaces….Elles sont discutables, amendables, modifiables. Mais elles ne sont pas absurdes.

L’absurde c’est bien souvent de rejeter dans l’absurde ce que l’on ne comprend pas.

 

Et puis je vous rappelle quand même que personne, dans cette pandémie mondiale, n’a la certitude de savoir où se situe la vérité, et que d’ailleurs personne ne s’en sort beaucoup mieux que son voisin. (4).

 

Souvenons-nous : Il n’y a qu’une seule chose de véritablement absurde, et c’est la Vie elle-même, cet « absurde (qui) naît de cette confrontation entre l'appel humain et le silence déraisonnable du monde » (5).

 

Alors, en ces temps de confinement, asseyons-nous, servons-nous un verre de Bordeaux, relisons Albert Camus et son « Mythe de Sisyphe ».

 

 

Et  surtout, comme l’écrit l’auteur « Imaginons-nous heureux » !!

 

 

 

Bibliographie

 

 

 

  1. pour une liste (presque) complète, on lira avantageusement : https://cincivox.wordpress.com/2018/09/10/petit-dictionnaire-incomplet-des-horreurs-de-la-langue-contemporaine/
  2. http://www.paroles.net/michel-sardou/paroles-etre-une-femme
  3. Credo quia absurdum : "J’y crois parce que c'est absurde".

    La formule est attribuée à Tertullien et signifie que l'objet de la foi est souvent hors de portée de la raison humaine

  4. https://fr.statista.com/infographie/21819/taux-de-mortalite-coronavirus-par-pays-deces-covid-19-par-habitant
  5. Albert Camus – Le mythe de Sisyphe

 



09/12/2020
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