Les étoiles dans le caniveau

Les étoiles dans le caniveau

Humeurs


Le pouvoir des nains

Paris, mars 2018

 

« Comme l’oie ne craint pas les cris stridents ni le mouton les bêlements, ne t’effraye pas de la clameur d’une foule insensée. »

(Épictète, Sentences LXXII)

 

 

En décembre 2015, une femme politique, furieuse qu’on ait pu comparer son parti à DAECH, publie sur Twitter une série de photos d’exécutions d’otages commises par le groupe islamique, accompagnée de la mention « DAECH, c’est ça ! ». La méthode est certes contestable, mais il ne viendrait à l’idée de personne de confondre cette dénonciation des actes terroristes avec leur apologie.

De personne ? Pas certain. Nous venons d’apprendre que cette responsable politique a été mise en examen, jeudi 1er mars 2018, par un juge de Nanterre pour « diffusion d’images violentes », un délit passible de trois ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende (1). La même peine que celle que risquent ceux qui diffusent ces images pour s’en réjouir ou pour promouvoir leur idéologie.

 

Oui, cette femme s’appelle Marine Le Pen… Et ceux qui me connaissent savent le peu de sympathie que j’ai pour la blonde chefaillonne d’un Front beaucoup plus bas que National et le dégoût profond que m’inspirent ses idées à base de France Bleu-Blanc-Beurk et de haine de tout ce qui ne ressemble pas à un franchouillard ventripotent et couperosé.

Mais qu’une Assemblée Nationale décide, excusez moi du peu, de lever l’immunité parlementaire d’une députée légitimement élue pour pouvoir l’accuser de diffuser des images qu’elle entend justement condamner est à proprement parler ahurissant….

 

Montrer les choses pour les dénoncer, c’est donc désormais les approuver... Dorénavant, il va nous falloir dire ce qui nous révolte, mais sans citer les textes incriminés, sans montrer de photos. Dire, par exemple,  que le terrorisme islamique est ignoble, mais avec des photos de chatons. Dire qu’un certain Céline est antisémite, mais en citant des extraits de « Martine à la plage ». Dénoncer la répugnante, révoltante et vulgaire misogynie violente du rappeur Orelsan (2), mais en récitant du Paul Fort.

Voici vraiment venir ce « temps déraisonnable » que redoutait Aragon : celui où « on avait mis les morts à table, on faisait des châteaux de sable. On prenait les loups pour des chiens… »

Heureusement pour Marine Le Pen, ou plutôt pour nous tous, on peut espérer que la justice démocratique, ou ce qu’il en reste, pourra s’exercer, avec son cortège d’instruction et d’avocats, garde-fous d’une censure devenue aveugle qui court comme un poulet sans tête. Ultime rempart contre l’arbitraire qui rôde.

 

Mais ce n’est hélas pas toujours le cas. La guillotine à idées et ses petits Robespierre zélés tournent à plein rendement un peu partout, sans que l’appareil judiciaire puisse être saisi… Gonflés comme des outres d’un pouvoir que justement personne ne leur reconnait, les petits dictateurs et leur cortège d’abus d’autorité sont à l’œuvre, partout. Ils sont censeurs aux yeux morts, cachés dans la lumière blafarde des écrans des réseaux sociaux ou pieuvres administratives qui décident de votre radiation, de votre punition, de l’annulation de vos droits du haut d’un Olympe qu’ils se sont construits, seuls. Une démocratie….Quelle démocratie ?

Il n’est plus possible de présenter votre défense face à des répondeurs ou à des logiciels… Kafka est aujourd’hui numérique, et je vois venir la mort des avocats, qui ne seront d’aucune utilité contre les algorithmes-juges et leurs petits Fouquier-Tinville à qui l’on a imprudemment confié une parcelle de souveraineté. Et je vois venir aussi la rage subséquente des sans-pouvoirs, née de l’injustice et de l’impuissance.

 

Nous abdiquons chaque jour, sans aucun contrôle, des pans entier de nos libertés à des inconnus que nous n’avons jamais ni désignés ni reconnus. Exercer une autorité demande des qualités de cœur, et nous abandonnons cette prérogative aux mains des premiers venus qui, grisés, se transforment aussitôt en tyrans amateurs. « Le pouvoir corrompt. Le pouvoir absolu corrompt absolument » disait Lord Acton, historien et philosophe anglais du XIXème siècle.

Ces nouveaux tyrans excellent dans l’anonymat de la toile, certes,  mais ils sont aussi partout autour de nous.

 

Vous les connaissez certainement : chef de brigade, chef de rayon, chef de boutique, chef de rédaction, chef de service….Présumés chefs par leur titre, leur dérisoire parcelle de puissance les grise. Tels les petits Salomon de Prisunic dont parlait Desproges, ils éructent, ils tranchent, ils décident, et pauvres grenouilles, pensent être plus gros que le bœuf en piétinant leurs congénères.

Seuls maitres à bord devenus fous d’un pouvoir qui les dépasse, ils cassent, ils méprisent, ils rabaissent, ils humilient… Mais quelles frustrations familiales, quelles douleurs enfantines, quels pantalons ou quels cheveux trop courts de cours d’écoles, quelles moqueries, quelles humiliations passées essaient-ils ainsi maladroitement de soigner ? Est-ce de la médiocrité de leurs titres et de leurs vies dont ils se vengent ainsi en aboyant et en mordant comme des roquets maladifs ?

 

Et si tout cela n’était en fait que tentatives désespérées de replâtrage de leurs narcissismes inquiets, qu’ersatz de Viagra intellectuel pour venir au secours de l’érection poussive d’une pensée sereine ?

Leur autorité est toute entière localisée dans le bas-ventre et s’exprime uniquement par la voix de décharges hormonales. Elle est incapable d’emprunter les chemins complexes d’une pensée neuronale, accompagné d’un relationnel aux autres équilibré, sensible au débat et à la réflexion qui le nourrit. Elle se légitime toute entière dans le « Scrogneugneu » du fameux colonel Ronchonot (3).

Et c’est en effet prudent pour eux : ce rafistolage maladroit de leurs égos ne résisterait pas à deux minutes de pensée contradictoire et complexe. Alors ils tranchent, yeux fermés, oreilles bouchées, grisés par cette petite domination, sans réaliser qu’ils oublient le plus important : se taire, enfin, puis écouter et apprendre… Savent-ils que leurs ergots de jeunes coqs présomptueux ne font peur à personne ?

 

Qu’ils sachent bien que nous, nous ne reconnaissons dans notre monde que deux types d’autorité : l’autorité naturelle, qui émane parfois de la part d’individus d’exception et que l’on peut librement choisir quelque temps pour maîtres. Et l’autorité de compétence, celle que l’on reconnait au capitaine du bateau dans la tempête ou à l’architecte qui placera la clé de voute, qu’il serait mortel de contester.

Nous voulons bien accepter de suivre les géants, mais eux, ils sont et ils resteront des nains. Ils voudraient nous piétiner, mais il faudrait pour cela que nous rampions comme eux : or nous sommes les « Oiseaux de passage » de Jean Richepin… : « Des fils de la chimère, des assoiffés d'azur, des poètes, des fous ».

Bien sûr, nous aurions « pu devenir volaille comme vous » mais nous avons choisi de voler.

 

Faire plier l’autre est leur plaisir… quelle étrange jubilation, portée par quelle passion triste… Mais savent-ils que l’herbe se relève toujours dans le vent quand le rouleau compresseur s’éloigne ?

Ma liberté à moi repose sur deux socles, dont rien ni personne ne peut me priver : mes deux pieds, et le cerveau qui va avec. Aux premiers, je peux demander à chaque instant de m’éloigner de leurs visages grisâtres et de leurs moues envieuses. Avec le second, je peux continuer à penser loin de leurs gargouillis haineux.

 

J’irai toujours du côté du soleil.

 

« De même que le soleil n’attend pas les prières et les incantations pour poindre à l’horizon, mais brille immédiatement et est salué par tous, toi non plus n’attends pas d’être acclamé, applaudi et loué pour bien agir, mais rends volontairement service et, comme lui, tu seras aimé. » (Épictète, Sentences, LXXV)

 

 

  1. http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2018/03/01/marine-le-pen-mise-en-examen-pour-avoir-relaye-des-photos-d-exactions-de-l-ei-sur-twitter_5264260_1653578.html
  2. http://www.orelsan7th.com/paroles-orelsan/orelsan-paroles-st-valentin/
  3. http://www.cnrtl.fr/definition/scrogneugneu

 


21/03/2018
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La culture du slip

Et toujours.... le version sonore à la fin de l'article, en cliquant sur le fichier mp3....

 

Paris, janvier 2018

 

 

 

Et dire qu’il y a encore des gens qui doutent du fait que seule la science est capable de nous apporter le bonheur terrestre !

Ceux-là n’ont certainement pas suivi la campagne du Conseil Canadien de Conservation des Sols, initiée en avril dernier et dont les résultats viennent de nous être communiqués.

 

De quoi s’agit-il ? D’une opération dénommée #SoilYourUndies, traduit en français par nos amis québécois en #SalissezVosBobettes.

Bon d’accord. De ce côté-ci de l’Atlantique, peu de gens savent ce que sont des « bobettes ». Heureusement, je suis là et je vous livre illico la traduction qu’en donne le très sérieux site «dictionnaire-quebecois.com» (1) : « Bobettes : Ce nom féminin pluriel, propre au langage populaire québécois, désigne les sous-vêtements, féminin ou masculin, couvrant la partie inférieure du corps. Il s'agit donc de l'équivalent de slip, culotte, caleçon, string, etc.etc…»

 

Cette campagne nationale du gouvernement Canadien, se traduirait donc en français de France par…. #SalissezVotreSlip.

Je vous vois sourire…. Mauvais esprits que vous êtes…. Alors qu’il s’agit beaucoup plus sérieusement d’une simple expérience de pédologie.

 

Pouf pouf… A ce moment, je sens bien qu’il faut que je m’arrête pour vous donner quelques explications, sous peine de glisser doucement dans le sous-entendu graveleux, ce que la haute tenue intellectuelle et morale de cette chronique m’interdit.

La pédologie, c’est la science des sols, de leur formation et de leur évolution. Alors oui, je sais que cela ressemble beaucoup à pédophilie mais cela n’a aucun rapport. C’est juste un clin d’œil du français dans lequel les racines grecques πέδον /pédon « sol » et παῖς /paîs « enfant » ont toutes les deux donné le préfixe « pédo ». D’où la confusion.

Alors que pédologue, c’est un métier très honorable et pédophile… beaucoup moins.

Mais je m’égare, et pas seulement de Lyon comme disait le regretté Pierre Desproges.

 

#SalissezVosBobettes est une campagne très sérieuse, destinée à toutes les personnes intéressées par le jardinage ou l’agriculture et qui doit permettre à chacun d’étudier l’activité biologique du sol de ses champs ou de son jardin. Pour se faire, voici ce dont vous aurez besoin (je cite):

-Une paire de sous-vêtements 100 % coton de couleur blanche (sans teinture ni polyester)

-Une pelle

-Et un drapeau

Voici ensuite le mode opératoire :

Étape numéro 1 : Creusez une tranchée étroite et enterrez le sous-vêtement dans les six premiers pouces de sol (soit environ 15 centimètres).

Étape numéro 2 : (Importante !) Laissez l’élastique du susdit slip ressortir un peu et marquez l’endroit avec un drapeau afin que vous puissiez le retrouver.

Étape numéro 3 : Laissez le sous-vêtement enterré pendant environ deux mois.

Enfin, étape numéro 4: A la fin de cette période, déterrez le sous-vêtement soigneusement en tirant sur l’élastique.

 

Si l’on en croit l’auteur de l’article paru dans le journal local canadien « The Review » du mois de mai dernier (2),  « Enterrer un sous-vêtement dans le sol peut être considérer en soi-même comme une activité amusante ». Je vous laisse juge de cette affirmation mais il y a cependant un autre intérêt à cette opération :

 

A la fin de la période des deux mois, si votre sol possède une bonne activité biologique, il ne devrait plus rester grand-chose de votre lingerie intime : une équipe complexe, composée de bactéries, d’algues, de levures, de champignons et de divers invertébrés aura travaillé en bonne intelligence pour dégrader la matière organique qui constituait votre sous-vêtement, la cellulose.  Ces mêmes organismes du sol seront également capables de décomposer de la même manière toute matière végétale, vous donnant ainsi l’assurance d’un engrais naturel et donc de bonnes récoltes.

En revanche, imaginons par exemple un champ trop humide : le sous-sol gorgé d’eau est pauvre en oxygène et les microorganismes y sont peu nombreux ; le sous-vêtement ne sera que peu dégradé, indice indubitable que vos récoltes subséquentes risquent d’être maigrelettes.

 

Voilà bien une méthode simple et peu coûteuse, vous en conviendrez, pour évaluer la qualité de vos pâtures. Une seule exigence cependant : il faut que les slips soient blancs et en coton. Foin donc de ces strings en dentelles affriolantes, de toutes façons assez peu communs au fond des campagnes canadiennes. Foin également du slip en Chachlik mercerisé couleur saumon fumé cher à Pierre Dac, inconnu sous ces latitudes austères.

 

Il est cependant à craindre que la simplicité de cette méthode ne conduise à sa généralisation : si cela devait être le cas, on risquerait fort de voir alors les 271935 exploitants agricoles du Canada (tels que dénombrés lors du dernier recensement de 2016) se promener le fondement à l’air en déterrant leurs slips enterrés dans les sols des vertes prairies du Manitoba ou de la Saskatchewan.

Image réjouissante, certes, mais vous en conviendrez, peu conforme à la dignité proverbiale de ce peuple fier et sauvage.

Il faut donc espérer que le gouvernement canadien trouvera rapidement une autre façon de favoriser le développement de l’agriculture sur son territoire. Il y a urgence.

Il n’est pas bon de laisser ainsi les…choses…. en suspens.

Surtout dans un pays au climat froid.

 

 

P.S. Dernière minute (3): En raison du succès de la technique lors de son expérimentation au Canada, j’apprends que des essais vont être réalisés  maintenant en Écosse,  en collaboration avec deux organismes officiels : « Quality Meat Scotland » et la Commission de l'Aménagement Agricole et Horticole britannique.

Si je peux me permettre de donner un avis, je dirais que le doute m’habite quant aux résultats de cette initiative, en raison de la pénurie prévisible de matière première. En effet, comme chacun sait, lorsqu’on demande à un Écossais s’il porte quelque chose sous son kilt, il répond en général fièrement « Only the future of Scotland » (Uniquement le futur de l'Écosse)…

 

 La-culture-du-slip.mp3

 

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Pour en savoir plus….

 

  1. http://www.dictionnaire-quebecois.com/
  2. https://thereview.ca/2017/05/04/testing-soil-quality-with-underwear/
  3. http://www.bbc.com/news/uk-scotland-north-east-orkney-shetland-41843852

 

 


22/01/2018
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Fête du bruit

Avec "Les étoiles dans le caniveau", c'est Noël toute l'année désormais.....A la demande générale (non, en fait, tout le monde s'en tape) le texte est disponible en version audio à la fin de l'article. Et puis il y a même de la musique....

 

 

 

Paris, janvier 2018

 

 

Cher et heureux habitant de l’appartement du quatrième (droite)

 

Il y a de cela quelques jours, j’ai eu le plaisir de découvrir sur la porte de l’ascenseur votre petit mot qui disait en substance : « Chers voisins, nous organisons ce soir une réception chez nous. Il est possible que nous fassions un peu de bruit, ce dont nous nous excusons à l’avance. Vous pouvez nous joindre au … » et suivait votre nom, accompagné de votre numéro de téléphone.

 

Tout d’abord je voudrais vous remercier d’avoir pris le temps de confectionner cette affichette de votre belle écriture cursive, et ceci en commettant un peu moins de dix fautes d’orthographe, d’accent et de grammaire. C’est un exploit de nos jours et je suis fier d’habiter dans un immeuble qui abrite de ces dignes élèves de notre Éducation Publique Laïque et Nationale, comme qui dirait une certaine élite de la Nation Française.

Cependant, au lendemain de cette soirée, je ne peux m’empêcher de vous poser une question qui me brûle les lèvres… Mais à quoi, bougre, fichtre et diantre, sert donc votre avertissement ?

En effet, quand on invite une trentaine de personnes dans un coquet deux pièces parisien, avec une sono à fond, la fenêtre ouverte, et que ces trente primates hurlent à pleine voix en sautant sur eux-mêmes comme s’ils passaient la soirée au Macumba de Saint Julien en Genevois, …. Il n’est pas en effet « possible » que cela fasse du bruit. C’est une certitude. Cela en fait. Beaucoup. Trop, même.

Et il faudrait être stupide, inconscient ou demeuré notoire pour ne pas s’en douter. Ce que votre bonne éducation précitée m’empêche d’envisager, a priori….

De mon coté, je n’ai nul pavillon de banlieue ou appartement à la montagne pour me réfugier le temps de vos agapes et encore moins l’intention de louer une suite au Crillon juste pour dormir en paix.

 

Dès lors, pourquoi s’excuser ? Ce qui nous intéresse, nous, voisins, c’est de pouvoir légitimement jouir d’une soirée bien méritée, en tentant d’oublier qui un patron exigeant, qui des enfants impossibles, ou qui les douleurs de la nuit qui vient et ses angoisses concomitantes.

Pour vous donner une image que vous pourrez comprendre : on préférerait que vous ne nous marchiez pas sur les pieds, même si vous nous demandez pardon auparavant. Parce que cela fait tout de même mal au pied, voyez-vous ?

Je sais qu’il est de coutume, en ces périodes troublées, de faire n’importe quoi sans réfléchir, puis de s’en excuser ensuite mais si vos excuses font certainement du bien à votre ego, elles sont en revanche totalement sans effet sur ma nuit gâchée.

 

Heureusement, j’ai fini par réussir à m’endormir vers les cinq heures et demie du matin, avec l’aide d’une demi-bouteille de whisky et de ces bouchons auriculaires qui ont fait la fortune de la maison Quiès depuis 1918. Le petit jour approchait, mais vous, si j’en crois les hululements de vos invités, étiez de plus en plus « Un peu plus près des étoiles…. »

 

En fait, je crois que ces « excuses « ne sont que prétexte pour vous donner bonne conscience et pouvoir ensuite traiter tous ceux qui émettraient un léger doute sur votre comportement de … pisse froid, pisse vinaigre, esprit chagrin, morose, bégueule… De bonnet de nuit, d’éteignoir, de rabat-joie, de trouble-fête … en un mot d’indésirable, voire, paradoxalement… de mauvais coucheur.

Mais comment vous expliquer ? La vie en commun, dans un immeuble, d’individus au relationnel normal n’est pas compatible avec Patrick Juvet à fond à 4 heures du matin. Je ne manquerai d’ailleurs pas de vous le rappeler des que possible lors de notre prochaine rencontre dans l’ascenseur, en vous relâchant la porte dans les dents….et en n’omettant pas bien entendu de m’excuser juste après.

 

Mais le plus triste pour moi a été votre réaction quand je vous ai appelé vers … il était quoi ? Sept heure et demie, huit heures du matin ?... le lendemain pour vous dire que votre musique ne m’avait pas du tout gêné et pour vous remercier de votre petit mot.

J’ai du beaucoup insister pour que vous répondiez, et vous n’aviez pas l’air content. J’espère que vous avez passé une bonne soirée, quand même ?

 

 

Fete-du-bruit.mp3

 


06/01/2018
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Compatir, c'est mourir un peu

 Attention, un cadeau de Noël vous attend à la fin de cet article...mais chut !  

 

Paris, décembre 2017

 

 

Amis de la langue française, une grande nouvelle vous aura probablement échappé, trop occupés que vous étiez certainement à pleurer un rocker fraîchement décédé ou un académicien du même métal.

 

Mais pendant que vous vaquiez à vos deuils, la Commission d’Enrichissement de la Langue Française travaillait d’arrache-pied, avec l’Académie Française s’il vous plait, sur un nouveau « Vocabulaire des relations internationales ».

 

Le résultat des réflexions conjointes de ces sages a été publié au très sérieux Journal Officiel du 13 décembre 2017 (1). Il propose une traduction dans la langue de Molière et de mon boucher de certains termes utilisés dans le milieu cosmopolite des Affaires Étrangères, comme qui dirait un « dictionnaire diplomatique ».

 

Sans doute l’ardente urgence de cet ouvrage ne vous paraissait pas évidente, mais vous rendez-vous compte que vous auriez été incapables, avant cet opus, de traduire « snap-back » lors d’une discussion avec un ambassadeur ? Hmm ? Vous auriez eu l’air malin…

 

Oui, je sais, vous allez m’objecter que vous avez rarement l’occasion de partager des Ferrero Roche d’Or sous les lustres à facettes du Quai d’Orsay (cette allusion n’est compréhensible que par les quelques personnes surannées qui regardaient la télévision dans les années 90. Les autres, continuez sans faire attention. Vous ne saurez jamais ce que c’est que d’être gâtés par un ambassadeur)(2)

 

Mais si cela vous arrive un jour, vous saurez désormais que « snap-back » se traduit par « règle de caducité ». Bon d’accord, ce n’est pas beaucoup plus clair, mais c’est français, Monsieur.

 

Bon, je suis sympa, je vous explique, la règle de caducité est une « disposition exceptionnelle, mise en œuvre dans le cadre de l'Organisation des Nations unies, qui permet, quand une des parties ne respecte pas les engagements qu'elle a pris lors d'un accord, de revenir instantanément au statu quo ante. » Ah ben oui, ils ne veulent pas qu’on parle anglais, mais ils mettent du latin. Il parait que c’est plus clair.

 

Parmi les définitions présentes dans ce docte ouvrage, j’aime aussi beaucoup le terme de  « Politique de l’inaction » (autrement dit dans ma langue à moi le rien-foutrisme) ou de « Stratégie de présence minimale » (c’est-à-dire… le…oui, le rien-foutrisme aussi) que nos sages ont jugés nécessaires d’introduire pour qualifier certains aspects courageux de notre politique internationale qui consiste à ne surtout rien faire, mais diplomatiquement.

  

Et que dire du « apolaire », qui se dit d'une « «situation internationale dans laquelle aucun pays ou aucune alliance de pays ne dispose du poids nécessaire pour constituer un pôle dominant de pouvoir et de décision, à l'échelle planétaire ». Désormais, vous ne direz plus « La situation dans cette région du globe est un bordel sans nom », mais « cette conjoncture est véritablement apolaire ».

 

Passons également sur le terme de « revenant » recommandé pour designer le « citoyen qui revient dans son pays d'origine après avoir combattu dans les rangs d'une organisation terroriste à l'étranger ». Ca vous pose un petit côté Thriller de Michael Jackson à faire frissonner une directrice de cabinet.

 

Dans la même veine, une « action diplomatique menée sans intervention officielle directe » devient une « conduite en sous-main ». Moi, j’appelais ça une  « barbouzerie »…

 

 

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Attardons-nous plutôt si vous le voulez bien (enfin c’est une façon de parler. C’est moi qui écris, donc c’est moi qui décide sur quoi je m’attarde. Ben oui. C’est comme ça) attardons nous donc (je m’énerve, des fois, à m’interrompre moi-même sans cesse) sur le terme magnifique de « Saturation compassionnelle », qui définit selon ces sages un « épuisement de la capacité de compassion de l'opinion publique, qui survient quand on fait appel à elle de façon récurrente et insistante ».En anglais, « compassion fatigue », qui était assez clair également, je trouve.

 

Nous venions auparavant de voir deux définitions diplomatiques du « rien-foutrisme », voici une définition du plus subtil « rien à foutrisme ».

 

Prenez une situation qui soulève le cœur de l’honnête homme (ou de la femme. Ou de n’importe qui a un cœur. Moi, je ne veux pas d’ennui…). Au choix, la Shoah, les divers massacres de civils dans les guerres polymorphes sur cette bonne vieille terre, les enfants soldats d’Afrique, les réfugiés qui coulent en Méditerranée, l’élection de Miss France…. Les sujets ne manquent pas.

 

Parlez en ensuite de manière un peu insistante par le truchement de divers médias télévisés ou radiodiffusés. Enfin, quand je dis insistante…. Une fois de temps en temps, entre pubs et talk-shows (pardon.. entre pub et causeries télévisuelles dirait l’Académie,….)

 

Suffisamment en tout cas pour perturber la digestion du rôti dominical ou pour créer un vague sentiment de malaise sous la couette. Et hop « Saturation compassionnelle » : « Ils nous emm… avec la misère du monde. Au fait, on fait quoi, ce week-end ? On va chez ta mère ou quoi ? »

 

C’est comme une télécommande du cerveau. L’émotion nous dérange ? Hop ! Zappons ! Oui, le problème est toujours là, monstrueux, insupportable.

 

Mais désormais, il ne nous révolte plus. Il nous ennuie.

 

 

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Chamfort disait : « Où es-tu Manu Manuréva »….

 

Euh. pardon… Je crois que je me suis gouré de Chamfort. Ah oui. Celui là, c’est Alain.

Non. Nicolas de Chamfort, le célèbre moraliste du 18ème siècle donc, disait « En vivant et en voyant les hommes, il faut que le cœur se brise ou se bronze ».

 

Désormais, ne dites plus que vous vous désintéressez des blessures béantes du monde.

Dites que vous saturez compassionellement. C’est quand même plus chic.

 

 

  1. https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000036192492&categorieLien=id
  2. https://www.youtube.com/watch?v=j5d1qIDv4Jc

 

Noël, Noël.... C'est la magie de Noël...Et voici le cadeau !!
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Nouveau ! Pour les flemmards, cet article est , pour la première fois sur ce blog, disponible en fichier audio ! Vous cliquez sur le lien en dessous, là , en bleu et hop ! une voix mélodieuse (enfin...) s'élève et vous enveloppe.

Ne me remerciez pas. C'est mon cadeau. Je suis comme ça!

 

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20/12/2017
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A la hussarde

Paris, décembre 2017

 

 

 

Il est singulier de songer qu'amour n'est féminin qu'au pluriel.

Albert Willemetz

 (1887 - 1964)

 

 

 

Le 7 novembre dernier, 314 membres du corps professoral français ont publié sur le site internet Slate.fr (1) une tribune commençant par ces mots :

 

 « Nous, enseignantes et enseignants du primaire, du secondaire, du supérieur (…), déclarons avoir cessé ou nous apprêter à cesser d'enseigner la règle de grammaire résumée par la formule «Le masculin l'emporte sur le féminin».

 

Cette déclaration représente l’une des dernières offensives des tenants de l’écriture dite « inclusive », qui entend lutter contre « l’invisibilité » des femmes en modifiant grammaire et orthographe, jugées sexistes. Ce texte, paru dans une relative indifférence, me semble pourtant représenter un danger grave et réel, non point pour la langue elle-même, mais pour la République.

 

Bien évidemment, ce danger ne vient pas des motivations qui ont poussé ces enseignants à prendre parti : Comment ne pas faire sienne la cause de la défense des droits des femmes, quand on sait

 

  • qu’une femme décède tous les 3 jours sous les coups de son compagnon
  • que 130 centres IVG ont été fermés entre 2001 et 2011
  • que les centres du Planning familial manquent cruellement en milieu rural. ou que des difficultés financières menacent régulièrement les centres existants
  • que l’écart salarial entre femmes et hommes demeurent de près de 16% en France

 

Mais soyons francs: pour moi, une discussion sur une règle de grammaire régissant l’accord des mots ou la féminisation des titres me semble hiérarchiquement moins importante qu’une lutte contre les quatre points mentionnés plus haut…

 

Le danger ne vient pas non plus des raisons invoquées pour justifier cette décision, même si une étude rapide de celles-ci montre qu’elles sont plus que discutables.

Étudions en détail le texte de cette déclaration :

 

« Trois raisons fondent notre décision:

• La première est que cette règle est récente dans l'histoire de la langue française, et qu’elle n’est pas nécessaire. Elle a été mise au point au XVIIe siècle ».

Passons sur le fait qu’une modification datant de plus de 400 ans (pour une langue qui en compte environ 1000) n’est pas exactement quelque chose que l’on peut qualifier de récent… On peut en revanche s’étonner du « c’était mieux avant », argument étymologiquement conservateur et réactionnaire lorsqu’il est utilisé par l’avant-garde éclairée du matriarcat. Venant de sa part, un éloge du Moyen âge, époque propre comme chacun sait à l’épanouissement des femmes est pour le moins inattendu.

 

« •La seconde raison est que l’objectif des promoteurs de la nouvelle règle n’était pas linguistique, mais politique ». Idée illustrée et justifiée par une citation : «Le masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle» (Beauzée, Grammaire générale 1767). »

Si cette phrase veut souligner le machisme tranquille de la société du XVIIIème siècle, elle est la bienvenue, mais elle ne démontre pas grand-chose. Rappelons que nous sommes avant la Révolution française et qu’en 1789 la question du droit de vote des femmes ne fut même pas soulevée à l'Assemblée Constituante. En 1767, Olympe de Gouges, que l’on considère comme l’une des premières féministes, a 19 ans. Condorcet lui-même ne fera sien le combat des femmes qu’en 1787…

Alors, voir dans la déclaration du grammairien Beauzée un objectif politique calculé est une opinion pour le moins discutable.

 

•La troisième raison est que la répétition de cette formule aux enfants, dans les lieux mêmes qui dispensent le savoir et symbolisent l’émancipation par la connaissance, induit des représentations mentales qui conduisent femmes et hommes à accepter la domination d'un sexe sur l'autre, de même que toutes les formes de minorisation sociale et politique des femmes.

Pourquoi n'accepteraient-elles pas de gagner moins que leurs collègues (…) s’il est admis au plus haut niveau que «le masculin l'emporte sur le féminin»?

 

Une règle de grammaire comme support d’une « induction de représentations mentales » ? Bigre !

Prenons un exemple si vous le voulez-bien. Selon ces enseignants, la phrase suivante :

« Le fauteuil et la chaise sont finement décorés » renferme deux éléments de machisme linguistique :

Tout d’abord, « LE fauteuil » (masculin) précède « LA chaise » (féminin) sans aucune raison valable, autre que notre désir inconscient de prééminence mâle.

L’ordre devrait être ici alphabétique, avec « Chaise » précédant « Fauteuil ». (Et c’est pour cette même raison alphabétique qu’on nous demande de ne plus parler de l’égalité homme/femme mais de l’égalité femme/homme)

Ensuite « décorés » au masculin n’a pas lieu d’être : on doit accorder ce mot avec le nom le plus proche (accord dit « de proximité), ici « chaises », et donc écrire décoréEs. Le fauteuil et la chaise sont finement décorées, donc.

La première formulation, « le fauteuil et la chaise sont finement décorés » conforme à la règle orthographique devient donc fautive et risque d’« induire des représentations mentales qui conduisent femmes et hommes à accepter la domination d'un sexe sur l'autre ».

Partons illico vérifier tout cela outre Manche, au Royaume Uni de Grande Bretagne et d’Irlande du Nord….En anglais, cette phrase maudite se traduit : « The armchair and the chair are finely decorated »

Et hop. Pas de Le ou de La, un “The”, bien neutre, pour les deux. Pas d’accord de participe, un « decorated » qui marche pour les deux également. Une sorte d’idéal inclusif, en quelque sorte et donc peu de risque, puisque «le masculin ne l'emporte plus sur le féminin, que les femmes accepte de gagner moins que leurs collègues »

Alléluia, Mazel Tov et même osons le dire, Youpi !

 

Pas de chance. L’écart de salaire entre les sexes est de 16.3% en moyenne en Europe. Il est de 20.8% au Royaume Uni, l’un des pires. Il est de 15.7% en France. (2)

Les problèmes ne semblent donc que peu liés, contrairement à ce qui était énoncé.

 

 

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Et il y a du beau monde parmi les défenseurs de l’inclusif : on trouve ainsi aux cotés de ces enseignants l’agence Mots-Clés (3) auteur d’un manuel de référence téléchargeable par tout un chacun, la Bible de l’inclusif, en quelque sorte.

Cette officine commerciale de « consultant·e·s en influence » vous propose sur son site Web de « construire et stabiliser votre storytelling de marque via un DESIGN NARRATIF® ». On voit bien que la défense du français est un de leurs objectifs essentiels. Leur fierté ? Avoir « installé dans le vocabulaire ordinaire ou professionnel de l'écosystème de nos client·e·s les expressions : « bien manger », « excellence opérationnelle », « Big Data responsable », « performance contextuelle », «smart Professional network ».

Il y aurait comme du gloubiboulga frangliche dans mon écosystème…

 

Mais il ne faut pas se moquer car c’est un vrai travail : « En bon·ne·s insecure overachievers, nous travaillons dur, et plaçons la satisfaction client·e au sommet de notre pyramide d'évaluation des résultats de mission ».

Heureusement que ces Insecure overachievers sont là pour nous aider à défendre la langue de Molière….

 

On pourrait aisément se contenter de sourire à ces divagations, et douter de l’opinion de l’Académie Française qui a déclaré que « la langue française se trouve désormais en péril mortel». J’ose espérer que notre langue est plus forte que ça et se rira à terme de ces débats, qui me semblent relever de préoccupations purement Germanopratines ou Palustres (du latin paluster, « qui est propre au Marais, qui en est caractéristique).


Mais en revanche, il y a bien un péril mortel mais il est pour la République, et il est tout entier contenu dans la conclusion de cet appel des 143 enseignants :

 

« En conséquence:

- Nous déclarons enseigner désormais la règle de proximité, ou l’accord de majorité (accord avec le plus grand nombre), ou l’accord au choix (les mots se rapportant à plusieurs substantifs sont accordés selon le bon vouloir du rédacteur ou de la rédactrice);

- Nous appelons les enseignantes et les enseignants de français, partout dans le monde, à renouer avec ces usages;

- Nous les appelons à ne pas sanctionner les énoncés s’éloignant de la règle enseignée jusqu’à présent; »

 

Voilà donc ces enseignants,

  • Ces « jeunes maîtres …beaux comme des hussards noirs de la République » chers à Charles Péguy, ces derniers remparts, censés se battre chaque jour pour que nos chers bambins des quartiers cessent de n’avoir à leur disposition que moins de 400 mots pour exprimer une pensée construite à leur sortie de l’école (4)
  • Ces fonctionnaires rémunérés par l’État pour servir la République et faire partager ses codes
  • Ces représentants de l’autorité, symboles du respect des textes législatifs, figures modèles face à des enfants qui s’affranchissent un peu plus chaque jour de toute règle et de toute obéissance

 

qui déclarent tout de go et sans ambages : « Nous ne sommes pas d’accord avec certaines règles. Nous allons donc les modifier de manière unilatérale et nous reconnaissons à nos élèves le droit de ne pas les respecter. Mieux, nous les y encourageons. Nous transformons Bescherelle et Lagarde et Michard en papier toilette et déclarons que désormais, il n’y a plus de règle puisque « les mots se rapportant à plusieurs substantifs sont accordés selon le bon vouloir du rédacteur ou de la rédactrice ».

Cette règle du « bon vouloir », règle de cancres ressemblant furieusement à une absence de règle, devrait donc ravir à la fois certains cercles enseignants militants pédagogistes et nos générations d’analphabètes en leur donnant raison à tous les coups.

 

Entendons nous bien. Ces enseignants ont parfaitement le droit de contester certaines règles auprès des organismes de leur choix et de tenter de les faire modifier.

Ils n’ont en revanche absolument pas le droit de décider de s’affranchir de la règle Républicaine, et surtout, surtout, d’inciter leurs élèves à faire de même.

Quoi ? On pourrait donc décider, un beau matin, parce qu’on est 314 gugusses à avoir une idée, de changer les règles de l’orthographe et de la grammaire dans son coin, sans l’avis de personne ?

 

Alors pourquoi ne pas en faire autant pour le Code Pénal qui contient à mon avis quelques articles bien contraignants, comme ceux qui m’enjoignent instamment de refréner mes furieuses envies de balancer des mandales aux diverses cuistres, jean-foutre et paltoquets, coquins et foutriquets que je croise chaque jour sur ma route ?

Le code de la route qui m’impose de m’arrêter au feu rouge et de ne rouler ni sur la partie gauche de la chaussée, ni sur les pieds des piétons, est parfois bien ennuyeux, aussi. Et je ne parle pas du Code des Impôts, assez facilement taquin également.

Et enfin, pour tous ces jeunes fans de football, pourquoi donc respecter le règlement et les arbitres, si je ne suis pas d’accord avec ses décisions ? L’exemple est désastreux.

 

Le danger mortel pour la République, c’est que ce mode de pensée est devenu un sport national… Balançons les règlements et les lois tatillonnes. Trichons. Piétinons .Dissimulons. Interprétons.…

Encore mieux ici : éditons nos propres règles ! Et pour les changer, il suffit d’écrire un article sur Internet, et hop, le tour est joué ! Oublié le dura lex, sed lex (La loi est dure, mais c’est la loi) des temps surannés.

 

Et chacun de donner son avis malgré son incompétence : les partis politiques, les personnalités diverses des médias, les journalistes, les chanteurs…. Le Premier Ministre même… J’attends donc désormais impatiemment l’opinion du président de la conférence des Évêques de France, ainsi que celui de la présidente du SNIGIC (qui est, comme chacun sait, le Syndicat National Indépendant des Gardiens d’Immeubles, Concierges et professions connexes).

 

Et oui, je vous entends… « Comment toi, le libertaire, l’anarchiste, tu te bats pour le respect des lois ? »

Et bien oui. Tout d’abord parce que ces lois sont Républicaines. Conçues, écrites, discutées, votées et appliquées par notre Démocratie.

Et puis parce que je connais mon Élisée Reclus qui disait que « l’anarchie est la plus haute expression de l’ordre » ou mon Proudhon qui pensait que « l’anarchie, c’est l’ordre sans le pouvoir ». Et donc particulièrement sans les dizaines de micro-pouvoirs que s’arrogent des citoyens qui pensent pouvoir se passer des règles communes en éditant les leurs.

Parce que pour faire respecter ces règles, si les citoyens ne les respectent pas d’eux-mêmes, spontanément, il nous faudra plus de contrôleurs, plus de lois, plus de policiers…. Georges Brassens disait « Je suis anarchiste au point de toujours traverser dans les clous afin de n’avoir pas à discuter avec la maréchaussée »

 

Ce que font ces enseignants n’est que l’expression une fois de plus de la loi de la jungle : je ne suis pas d’accord, alors je n’applique pas. Ma loi prime sur la loi commune.

C’est déjà grave pour la société quand c’est un citoyen qui tient ce discours.

Mais quand c’est un enseignant, alors oui, cela représente un danger mortel pour la République.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

  

 

  1. https://www.slate.fr/story/153492/manifeste-professeurs-professeures-enseignerons-plus-masculin-emporte-sur-le-feminin
  2. http://ec.europa.eu/eurostat/fr/web/gdp-and-beyond/quality-of-life/gender-pay-gap
  3. http://www.motscles.net/ecriture-inclusive/
  4. http://www.lemonde.fr/societe/article/2005/03/18/vivre-avec-400-mots_628664_3224.html

 

 

 

 

 


03/12/2017
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L'obéissance au porc

Paris, novembre 2017

 

 

Obéissez à vos porcs qui existent. Je me soumets à mes dieux qui n’existent pas.

René Char (1907-1988) – La Parole en archipel (1962)

 

 

 

Il était déjà entendu que l’homme était un loup pour l’homme (1), mais voici que le bestiaire se complique : désormais, l’homme serait donc un porc pour la femme.

Partout, et c’est tant mieux, des femmes se dressent pour dénoncer viol, domination, machisme, agression dont elles sont victimes, réduites au rang d’objets des désirs et du pouvoir des mâles dominants.

En tant qu’homme, me voici contraint de prendre position pour ne pas passer pour complice de ces prédateurs.

Il faut absolument que j’ai un avis. Vite. C’est le sujet du moment…

Arrgh….Comment dire ? …

 

Je ne me sens pas concerné.

 

Je ne sais pas. Je n’ai jamais violé personne. Si si. Je vous assure. Jamais eu un geste déplacé, jamais tenté un bisou volé, jamais une main baladeuse. Même aujourd’hui, quand je caresse mon chat et que je sens que ça l’énerve, j’arrête. C’est vous dire !

A la maison, je balaie, j’aspire, je lave, je récure, je détache, je sèche, je repasse. Et d’ailleurs, quand je le dis, cela vous fait toujours sourire.

 

Mais bon, il y a des porcs parmi les hommes. Condamnons donc. Exigeons l’éradication du porc. Les porcs mis de côté, le reste du monde pourra enfin vivre dans une société apaisée.

Vous croyez vraiment ? Et si en réalité notre société était toute entière construite pour fabriquer, soutenir, voire idolâtrer tous ces porcs ? S’ils n’étaient, au fond, que le simple reflet de nos valeurs, la conséquence de notre idéologie ?

 

Tout d’abord, je me souviens de mes soirées, il y a longtemps….Les timides et les bons copains qui faisaient tapisserie. Les « agresseurs », « embrasseurs dans les coins », aux mobylettes rutilantes, qui repartaient accompagnés des plus belles, en ricanant. Oui, Mesdames : déjà, vous n’étiez pas toujours raisonnables.

 

Et encore aujourd’hui, quel est donc le modèle d’homme que notre société promeut ?

 

Prenons pour exemple, et au hasard, quatre des plus beaux spécimens de cette cohorte porcine récemment désignés à la vindicte populaire, du lourd, du premier choix :

 

Donald Trump: Homme d’affaire richissime, déclare en 2005: “When you’re a star, they let you do it. You can do anything… Grab them by the pussy. You can do anything ». (Quand vous êtes célèbre, elles vous laissent faire… Attrapez-les par la chatte… Vous pouvez tout vous permettre). Suspecté d’agressions sur plusieurs femmes avant son élection. En 2016, est élu président des États Unis d’Amérique... entre autre par 42% des femmes américaines.

Harvey Weinstein : Célèbre producteur Hollywoodien de films à succès. Surnommé l’homme aux soixante statuettes en raison du grand nombre de récompenses reçues par ces films. Soutien du camp démocrate aux États-Unis, de Bill Clinton à Barak Obama et Hillary Clinton. Chevalier de la légion d’honneur en France. A ce jour (et ce n’est pas fini) plus de 70 femmes l’accusent de harcèlement, agression sexuelle ou viol.

Roman Polanski : Célèbre réalisateur, producteur et scénariste de cinéma. Récompensé par un Oscar, trois Golden globes et une palme d’Or à Cannes. Accusé en 1977 de viol sur mineure, puis ensuite de quatre autres agressions sexuelles, toujours sur mineures.

Dominique Strauss -Kahn : Homme politique, ministre, maire de Sarcelles, puis député. Nommé directeur du Front Monétaire International. Suspecté d’emploi fictifs (MNEF, ELF…) Utilise son pouvoir à de multiples reprises auprès des femmes (affaire Myrta Merlino à la fin des années 1990, affaire Piroska Nagy en 2008, affaire Tristane Banon en 2011) Mis en examen pour proxénétisme aggravé en bande organisé dans l’affaire du Carlton de Lille. Accusé d’agression sexuelle, tentative de viol, abus sexuel et séquestration sur une femme de chambre ( Nafissatou Diallo) de l’hôtel Sofitel de Manhattan.

 

Jolie brochette, non ?

 

Première constatation : tous ces hommes sont riches et possèdent, dans leur domaine respectif un pouvoir important. Ce sont des modèles de « réussite » pour cette société dans laquelle nous vivons : Trump et DSK ont été élus, plusieurs fois, et de façon démocratique. Polanski et Weinstein ont reçu, à plusieurs reprises, récompenses et reconnaissance de leurs pairs et du public.

Et qu’on ne me dise pas qu’on ne savait rien de leur côté sombre : il était connu de tous, et depuis fort longtemps. Notre société a donc choisi, reconnu, encensé comme représentant politique ou culturel des individus qu’elle savait être des agresseurs, en fermant les yeux et en se pinçant le nez.

 

Et puis oui, des dizaines de femmes ont porté plainte pour agression contre ces individus. Mais ces hommes avaient également du succès auprès de la gent féminine. En plus de très nombreuses maîtresses aux relations librement consenties, certaines choisissaient même de partager leur vie. Et pas n’importe lesquelles :

 

Donald Trump a 71 ans. Il est marié depuis 2005 à une jolie mannequin slovène,24 ans plus jeune que lui.

Harvey Weinstein a 65 ans. Il est marié depuis 2007 à une styliste et actrice, 24 ans plus jeune.

Roman Polanski a 84 ans. Il est marié depuis 1989 à une actrice française, 33 ans plus jeune.

Dominique Strauss –Kahn …. Son « explosion en vol » au Sofitel de New York a mis fin à son mariage avec Anne Sinclair, une brillante journaliste qui a partagé sa vie pendant 22 ans. Il vient de se remarier avec une jeune femme d’affaire franco-marocaine….19 ans plus jeune que lui. Convenons qu’elle pourra difficilement dire qu’elle ignorait le passé de son nouveau mari.

 

Ces femmes ont donc épousé des porcs, en pleine connaissance de cause, et ont vécu avec eux, pendant de nombreuses années. Bien évidemment, certaines tentent de prétendre aujourd’hui qu’elles ne savaient pas. Elles étaient les seules : la plupart ont entamé leur relation bien après les premières affaires dans lesquelles était impliqué leur petit cochon favori. Mais, fascinées par ce mélange de pouvoir et d’argent, elles préféraient en profiter plutôt que d’ouvrir les yeux… On peut même se demander si certaines n’étaient pas justement attirées par cette face sombre de leur conjoint.

 

Alors, si ces hommes sont des porcs, comment devons nous donc appeler ces femmes ? Des…

Non, ne comptez pas sur moi pour prononcer le mot. D’abord parce que je n’aime pas causer du tort à autrui. Et puis parce que, s’il faut choisir un nom, je préfèrerais alors les appeler des laies, version sauvage et femelle de notre porc. C’est moins… laid.

Mais peu importe le nom : elles existent. Ce sont celles qui trouveront toujours un riche quinquagénaire parisien au volant de son AUDI plus séduisant que Marcel, jeune agriculteur de la Haute Loire. Et croyez-moi, elles sont plus nombreuses que vous ne l’espérez.

 

Et nous tous, petits porcelets, aux indignations feintes ? N’est ce pas nous qui avons élu Donald Trump, voté Dominique Strauss Kahn, applaudi aux films de Polanski ? N’est ce pas nous qui avons contribué à donner encore plus de pouvoir, qui avons consacré et enrichi ces hommes dont nous avons voulu ignorer le côté sombre ? N’est ce pas nous qui vouons un culte maladif à la réussite, en admiration béate devant des petits winners chefs de rayon ou directeurs des ventes qui pourront ensuite librement coincer l’employée non consentante au détour d’un bureau?

 

Nous édifions chaque jour une société pire que la pire des meutes, ou seuls les mâles dominants peuvent se nourrir et choisir leur femelle et une bonne partie de notre société, hommes et femmes confondus, est fascinée par ces monstres que nous faisons semblant de découvrir aujourd’hui.

 

Nous portons aux nues le pouvoir et l’argent, nous faisons un modèle de ces gagnants aux mâchoires d’acier et nous nous étonnons de leur comportement ?

Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes…(2)

 

Si le porc existe, c’est bien que nous lui avons donné toute sa place au sein de notre monde.

 

Mais rassurez-vous, Mesdames. Nous, hommes « normaux », nous resterons là, à vos côtés. On ne vous agressera jamais. On vous respecte. On se lèvera si on vous embête dans le métro. S’il le faut, on cherchera un contrôleur ou un policier. On dira aussi à notre copain bourré d’arrêter d’être lourd. On lui dira même le poing fermé, s’il le faut.

On vous ramènera jusqu’à la porte de votre immeuble si vous avez peur et que vous le demandez. On portera vos valises. On vous ouvrira les portes.

On ira chercher pour vous la boîte de biscottes sur l’étagère tout en haut au supermarché. Et tout cela pour rien.

 

Vous ne risquez rien : nous sommes les gentils. Mais si, vous savez ? Ceux dont vous ricanez…

 

 

 

 

(1)    Plaute, Pline l’ancien, Érasme, Montaigne, Thomas Hobbes…. Je ne sais plus, en fait !

(2)    Bossuet

 


10/11/2017
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Au bénéfice du doute

Paris, octobre 2017

 

 

 

 

Bonjour, vous avez cinq minutes ? C’est pour un sondage …

 

Question Politique :

Choix n°1 : faites vous partie des libéraux jeunes et modernes, ni de droite ni de gauche, qui veulent ancrer la France dans le monde compétiteur de la libre entreprise et du commerce ouvert ou

Choix n°2 : Êtes-vous de ces conservateurs frileux accrochés au vieux monde qui se meurt, à ses modèles surannés du siècle dernier et figés dans un immobilisme qui nous entraine inéluctablement vers l’abîme?

Et faisant donc par là-même le jeu du Front National…

 

Question sociétale : la PMA :

Choix n°1 : êtes vous sympathisant inconditionnel des fiertés homosexuelles, ouvert à tous modes de parentalité par souci d’égalité, partisan du droit inaliénable de chacun à avoir un enfant quelle que soit les conditions ou

Choix n°2 : un homophobe fasciste réactionnaire catholique traditionnaliste ?

Et faisant donc par là-même le jeu du Front National…

 

Question Écologie : en ce qui concerne les plans circulation a Paris, êtes vous plutôt

Choix n°1 : en faveur de déplacement alternatifs doux,  écologiques et démocratiques, participatifs et populaires dans des pistes cyclables de 4 mètres de large, avec éradication totale à court terme des véhicules à moteur, ou

Choix n°2 : êtes vous un représentant agressif de ces primates écumants au volant de 4x4 aux chromes rutilants, immondes émetteurs inconscients de fumées aux particules à la micrométrie variable et aux gaz azotés diversement oxydés, le tout pour aller chercher le pain à 100m de votre domicile ?

Et faisant donc par là-même le jeu du Front National… Mieux : faisant partie des « fachos», «réacs» « néo-réacs »et «gros machos», selon la terminologie officielle de la maire de Paris Anne Hidalgo (1)

 

 

Fin du sondage

 

Oui, je sais, le choix est difficile ! Mais ainsi va le monde en ce début de 21ème siècle. Il faut des avis tranchés sur tout.

 

Il faut surtout des avis tranchés ; en tous points, il va vous falloir choisir votre camp. Une seule pensée, forcément dynamique, ouverte, progressiste  et surtout MODERNE est possible sans faire de vagues : être un thuriféraire béat du libéralisme, gay friendly, pro PMA … et cycliste.

Toute pensée différente devient compliquée, car contrairement à ce que voudraient faire croire certains, la pensée n’a jamais été aussi peu complexe.

Et je l’avoue (honte sur moi et sur ceux de mon espèce), si je devais répondre aux questions du sondage précédent, je laisserais très probablement toujours une place pour le doute. Car oui, comme le disait Pierre Desproges : le doute m’habite !

 

Mais sachez-le, il n’y a plus de place céans pour la nuance : si, aux questions précédentes, vous commencez par répondre avec un sourire gêné: « … Écoutez, c’est un peu plus compliqué que cela… », Vous passerez immédiatement dans la deuxième catégorie, celle, honnie, des conservateurs réactionnaires.

 

Tordons donc tout de suite le cou à cette épithète infamante de conservateur. Être conservateur, c’est vouloir « conserver » un modèle, une situation ou une politique, en partant du principe qu’une évolution n’est pas nécessairement positive. Se battre pour conserver notre modèle social, la laïcité ou une éducation publique et gratuite pour tous, c’est être conservateur. Être résistant dans les années 40, c’était être conservateur du modèle démocratique contre la dictature nazie. Conservateur ou progressiste ? Tout dépend du sujet. Et c’est la même chose pour réactionnaire. Il est salutaire de réagir, parfois…

 

Par ailleurs, vous pensez probablement sottement que certains sujets sur lesquels on vous demande votre avis dépassent largement vos domaines de compétence et rendent donc difficile l’émission d’un avis sensé ? Erreur ! Vous êtes priés d’avoir un avis sur tout, de l’interdiction du glyphosate à la vaccination obligatoire en passant par l’indépendance du Kurdistan Irakien.

 

 

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Et si, chaque fois que notre avis était sollicité, on cherchait plutôt en nous, loin des réactions épidermiques de chapelle politique ou morale, une opinion authentique ? La méthode parait simple :

 

On se pose. On évite d’abord les raccourcis de pensée. On réfléchit. A la proposition inverse. Aux conséquences de chacune des propositions. On lit. On écoute à nouveau les contradicteurs et on essaie de les comprendre tous. Et on conclut.

Et pourquoi ne pas conclure parfois sur l’impossibilité de conclure ?« Je ne sais pas » n’est pas un gros mot, et j’adorais ce mot qui ouvrait tant de voies d’investigations possibles et prometteuses à l’issue de nos réunions de laboratoire, jadis... Je ne sais pas. Mais je vais chercher. Je vais continuer à lire, à discuter, a expérimenter, …Et je trouverai. Ou pas.

 

Et si le doute subsiste a l’issue de la réflexion, alors, mieux vaut suspendre son jugement, comme le préconisaient les sceptiques.

 

Car on l’a oublié, mais il a existé une école sceptique : A l’origine contemporaine de l’épicurisme et du stoïcisme, elle a connu au cours des âges un certain succès, jusqu'à ce que l’homme moderne, grisé par la science qui devait tout expliquer et tout rationaliser, ne se retranche derrière son mur de certitudes, terrorisé à l’idée de douter dans un monde sans dieu.

 

Fondée à l’origine par Pyrrhon d’Elis, à la fin du IVème siècle avant Jésus-Christ (on parle depuis du doute Pyrrhonien), cette philosophie ne refuse pas systématiquement de trancher. Elle cherche, en se méfiant d’abord de la connaissance par nos sens. Nos perceptions ne sont que des phénomènes, c'est-à-dire des interactions entre l’objet observé et l’observateur, donc des représentations. Selon qu’un homme est jeune ou vieux, en bonne santé ou malade, en mouvement ou au repos… mais aussi selon le lieu, la position de l’objet, sa distance…selon les coutumes, les lois, les croyances…l’opinion formée sur l’objet sera différente. Et lorsque Platon en déduit qu’on ne peut donc connaitre que par les Idées, Pyrrhon lui en conclut qu’on ne peut pas connaitre du tout. (2)

Il n’y a sans doute pas de vérité absolue.

 

Il s’agit donc d’une philosophie de l’incertitude, et l’incertitude fait peur. Pourtant, il ne s’agit toujours que de parvenir à l’ataraxie, cette tranquillité de l’âme chère également aux stoïciens ou aux épicuriens : « Il sera donc sans opinion, sans penchant, sans vaine agitation d’esprit… la suspension du jugement conduit enfin à se taire»(3) : Et cette suspension du jugement, c’est ce qu’on appelle « l’épochè »…

 

(Hein ? Non … aucun rapport avec l’œuf poché. D’abord, ce n’est pas très bon, les œufs pochés, surtout avec des épinards... Parce que ma mère, elle faisait toujours des œufs pochés avec des épinards. Beurk ! C’était pas bon. Non. C’est pas bon les œufs pochés. A part peut-être s’ils sont cuisinés « en meurette », et encore avec la recette de Bernard Loiseau (4), qui…)

 

 Mais je crains que nous nous égarions. Non, l’épochè est un mot grec (ἐποχή / epokhế) qui signifie «arrêt, interruption, cessation ».  Cette suspension " est l'état de la pensée où nous ne nions ni n'affirmons rien…. c'est la tranquillité et la sérénité de l'âme" (5)

 

Ne rien nier, ne rien affirmer... Par delà le bien et le mal comme le dira Nietzsche un peu plus de 2000 ans plus tard, mais comme le disait déjà les philosophes grecs :

« Par nature, il n’y a ni bien ni mal. En effet, s’il y a quelque chose de bon et de mauvais par nature, il faut qu’il soit bon ou mauvais pour tout le monde, comme la neige qui est froide pour tout le monde …ce qui est jugé bon par l’un, comme le plaisir par Épicure, est jugé mauvais par l’autre, comme le même plaisir par Antisthène ; il arrivera donc que la même chose sera bonne et mauvaise. Mais si nous ne disons pas bon tout ce qui est jugé tel par tel ou tel, il nous faudra discriminer les opinions, ce qui n’est pas possible, à cause de la force égale des arguments. Il est donc impossible de savoir ce qui est bon par nature (6)

 

La force égale des arguments… Évidemment, nous pensons que nos arguments sont meilleurs, plus forts, plus intelligents, plus construits. Et pourtant :

 

« J’ai toujours prétendu pouvoir me mettre objectivement dans la situation de tout ce qui me fut antagoniste, et de ce fait, je n’ai jamais pu lutter contre ce qui s’opposait à moi, car je comprenais que la conception correspondante ne pouvait qu’équilibrer la mienne pour qui n’avait aucune raison subjective d’en préférer l’une ou l’autre »(7)

 

Nos opinions sont bien souvent de simples réflexes liés à notre morale, notre religion, notre culture, notre niveau social, notre éducation…. Combien sont construites sur la base d’une vraie réflexion ? Pourrions-nous penser autrement ?

« Ne fût-ce que par hygiène mentale, prendre clairement conscience de l’accidentel de nos goûts, de nos opinions, de nos croyances et de nos incroyances » (8)

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Avant de choisir sa meute, ou l’on hurlera avec les loups contre d’autres loups, suspendons donc d’abord notre jugement et pensons par nous-mêmes. Ou même ne pensons rien !

Et si cette suspension de jugement n’est pas définitive, qu’elle soit au moins suffisamment longue et honnête pour comprendre et respecter les avis contraires.

 

Il existe tant de psychorigides de par le monde… Et si nous devenions psychoplastiques ?

 

 

 

 

Bibliographie

 

  1. http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2017/09/07/25001-20170907ARTFIG00114-fachos-reacs-et-gros-machos-anne-hidalgo-replique-a-ses-detracteurs.php
  2.  http://sos.philosophie.free.fr/sceptiqu.php
  3. Léon Robin : La pensée grecque
  4.  http://madame.lefigaro.fr/recettes/oeufs-meurette-de-bernard-loiseau-210501-199943
  5. Sextus Empiricus : Hypotyposes pyrrhoniennes, I, 10
  6. Diogène Laërce : Vie et Doctrines des philosophes illustres Livre IX Pyrrhon 101
  7. Boris Vian : L’herbe rouge
  8. Jean Rostand : Carnet d’un biologiste

 

 

 


06/10/2017
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Sois sage, ô ma douleur...

Que faire de la douleur ?

 

L’accepter ? La combattre ? La mépriser ? L’ignorer ? Rien de tout cela n’est digne de cette compagne obligée de notre vie, de ce pendant sombre au bonheur.

 

  • L’accepter, c’est être comme le mouton sacrificiel. On ne peut pas accepter d’être jeté à bas ainsi sans réagir. On ne peut pas la laisser gagner. L’accepter, c’est mourir
  • La combattre, c’est vouloir être David contre Goliath, c’est vouloir remonter le fleuve tumultueux au risque de l’épuisement. C’est un combat perdu
  • La mépriser, c’est jouer à mains nues avec une bête féroce. La Douleur se venge de n’être pas considérée, d’être ainsi rabaissée. Elle tient à son statut, Elle veut pouvoir poser sur notre tête ses griffes noires et y régner en maître .La mépriser, c’est croire qu’on peut être plus fort
  • L’ignorer ? Elle en rit, la gueuse!… elle sait qu’elle prend le contrôle de nos sens, elle sait qu’elle est inoubliable, même un court instant. Elle est debout sur notre corps, aussi évidente que l’air qu’on respire ou que la lumière..

 

Alors ? Il faut l’apprivoiser, comme un animal dangereux que l’on veut voir partir. Se rendre à son évidence. Elle est là et nous domine. Elle nous prend. Elle devient nous.

Courber la tête. Sentir son souffle. C’est elle la plus forte quand elle est là. Mais elle partira. Dans cinq minutes, dans une heure, dans un mois. Elle partira. Elle perdra forcément.

Elle aura fait pleurer nos yeux, elle nous aura jeté à terre en gémissant… mais elle partira, à regret, en reculant, en revenant parfois…mais elle partira.

 

Et ensuite, telle la campagne après l’orage, la vie après la douleur, qui ruisselle comme une douche tiède.

L’absence de douleur est un Bonheur.


11/09/2017
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Signe particulier : Néant

A l'ouest, Août 2017

 

 

 

Préambule : ce billet d’humeur contient de vrais morceaux de mots compliqués et de citations culturelles. Tout d’abord parce cette oisiveté émolliente dans laquelle vous vous complûtes durant cet été commence à bien faire et qu’il est temps désormais de faire chauffer vos neurones : les vacances sont finies.

Et ensuite parce que, je vous le rappelle, la culture est la seule chose susceptible de donner enfin un sens à nos mornes existences de cloportes.

 

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Un obscur financier d’outre-Atlantique a décidé, il y a déjà une paire d’années, de mettre un terme au contrat synallagmatique qui nous liait depuis bien longtemps. Et paf, dès le début, un mot compliqué. Qu’est ce que vous croyez ? A vos dictionnaires (1)

Ce contrat de travail aux engagements réciproques consistait de ma part à me lever (presque) tous les jours que Dieu faisait aux aurores, voire souvent à parcourir une partie de ce si joli monde en aéronef, afin d’assurer la bonne utilisation par leurs heureux propriétaires d’appareils compliqués que mon employeur faisait profession de commercialiser dans l’espoir, en général récompensé, de remplir ses poches d’espèces sonnantes et trébuchantes et de préférence en dollars.

 

De son côté, il s’engageait à me verser chaque mois quelque menue monnaie qui me permettait au choix soit de remplir mon réfrigérateur de denrées diverses ou bien de revêtir de quelques oripeaux coûteux et bien taillés ce corps de rêve qui, comme chacun sait, faisait déjà mon succès dans les maternelles de Loire-Atlantique.

 

Bref, j’ai été viré de mon boulot. Oui, ça veut dire la même chose, mais avouez que c’est tout de même moins classe.

 

Depuis ce jour, je ne fais plus rien. Oh, Entendons-nous ! Je continue à regarder pousser mes plantes vertes, à caresser le chat ou à noircir quelques feuilles blanches comme celle-ci de réflexions puissantes sur le sens de la vie ou de récits désopilants sur les amours contrariées de la punaise de lit Cimex lectularius. (2)

Il m’arrive même parfois, bravant tous les dangers, de pousser la porte qui me sépare de ce monde hostile pour vaquer à quelques occupations extérieures, dans notre capitale enfumée ou sur les riants rivages de la côte Atlantique « qui m’a vu naître et que mon cœur adore », comme disait (à l’acte IV, scène V) Camille, la sœur d'Horace, sombre héros tragique et néanmoins éponyme de la pièce du grand Corneille. Re-paf, encore un peu de culture.

 

Mais je ne fais plus rien au sens ou l’entendent la plupart de mes congénères. Ma soudaine inactivité forcée ne m’a pas jeté sur les chemins cahoteux de l’inscription aux cours de gym, aux stages d’œnologie ayurvédique ou de self défense option karaté/zumba.

Pas non plus de garde obligatoire de petits enfants putatifs qui viendrait me casser les tympans et les génitoires en tentant de refaire la décoration de mon modeste logis à coups de ballon de foot.

 

Non, je ne fais rien… J’écoute pousser mes cheveux, comme le disait le grand Jacques (3). Ou pour rester dans le style des grands-chanteurs-disparus-qui-nous-manquent-comme-c’est-pas-possible, «Je vis à l'écart de la place publique, serein, contemplatif, ténébreux, bucolique »(4).

Et donc, ce faisant (c'est-à-dire ne faisant rien), je m’installe mine de rien dans une position hautement philosophique en faisant face au néant.

Ne riez pas. Lisez plutôt les dictionnaires :

 

Farniente : Douce oisiveté, état d'heureuse inaction. Étymologie : Mot italien signifiant proprement « ne rien faire », composé de fare (faire) et niente (néant) (5)

Fainéant : Personne qui ne veut rien faire. Personne qui n'a rien (ou peu de choses) à faire.

Étymologie : Altération populaire d'après la forme verbale fait (faire) et néant, de feignant : part. prés. adj. de feindre au sens de « se dérober, rester inactif » (5)

 

Voici donc ce qui jette la plupart de mes interlocuteurs dans des abîmes d’incompréhension :

« Non ? Mais vraiment…Tu ne fais rien ? Tu n’as pas peur de t’ennuyer ? Il  faut absolument que tu restes actif pour te maintenir… » (ce dernier commandement ayant ma préférence : n’ayant pour ma part aucunement l’impression de m’écrouler sur moi-même comme une vieille serpillière humide, cette obligation absolue d’activité me fait irrémédiablement penser au lapin de la publicité Duracell ). Et je ne suis pas un lapin.

 

L’éventualité de ne rien faire semble rejoindre chez mes contemporains la liste des grandes angoisses existentielles que sont la panne de LiveBox un soir de finale de coupe du Monde de foot ou la non-commercialisation de l’Iphone 7 Plus en finition gris sidéral. Et on ne m’ôtera pas de l’idée que cette terreur est liée au néant susmentionné : sinon, pourquoi cette insistance grotesque à vouloir à tout prix que je peuple mes journées d’activités fébriles ?

 

Le grand Rien semble donc vous faire peur ? Rassurez-vous : on peut toujours tenter de s’en tirer comme Parménide, qui disait que « le néant n’est pas, donc il n’est rien ».

Mais (en vérité) je vous le dis : ce n’est pas en niant le néant, ni en s’ingéniant à être casanier, ou dans tous les cas à nier le néant qu’il naît en nous une envie…néanmoins. Il faut qu’on ait envie de vie, sinon le néant vit. (Oui, ça me fait rire).

 

« Il faut regarder le néant en face pour pouvoir en triompher », disait le poète (6). Et ne rien faire, quelle belle activité, finalement… comme une nouvelle vie… : « Dans ce genre de vie t'attendent l'amour des vertus et leur pratique, l'oubli des passions, la connaissance de la vie et de la mort, et l'altière paix des choses » (7).

 

Et donc ….Vive rien puisque c'est la seule chose qui existe! (8)

 

 

 Bibliographie

 

 

  1. Allez, je suis sympa : Synallagmatique : [En parlant d'un contrat, d'une convention; par opposition à unilatéral] Dans lequel chaque partie s'oblige vis-à-vis de l'autre. Le contrat est une convention par laquelle une ou plusieurs personnes s'obligent, envers une ou plusieurs autres, à donner, à faire ou à ne pas faire quelque chose (...). Le contrat est synallagmatique ou bilatéral lorsque les contractants s'obligent réciproquement les uns envers les autres (Code civil, 1804, art. 1101-1102, p. 200).
  2. Voir : Vagabondages hétéroptériques : http://les-etoiles-dans-le-caniveau.blog4ever.com/vagabondage-heteropterique
  3. Jacques Brel : Les bonbons 67
  4. Georges Brassens : Les trompettes de la renommée
  5. Toutes les définitions sont empruntées à l’indispensable CNRTL, ou Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales : www.cnrtl.fr
  6. Louis Aragon : Les poètes
  7. Sénèque : De la brièveté de la vie
  8. Albert Camus : L'Etat de siège

 

 


24/08/2017
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Parole d'homme blanc

Paris, juin 2017

 

 

Allez, c’est décidé je fais mon coming-out ... je vais tout vous dire, même si c’est difficile, même s’il m’en coûte : j’avoue…

Oui, je suis un homme blanc.

Si si, je vous assure, j’ai vérifié. Et tout petit, déjà, si j’en crois les photos de ma prime enfance ou, nu sur une  peau de chèvre….

 

Bon j’arrête, j’excite tout le monde…

 

Même si le constat m’accable, il n’y a aucun doute possible. Je dois me rendre à l’évidente navrance de ma mâlitude blanche, ou de ma blanchitude mâle, comme vous voudrez…

 J’ai un chromosome en plus (le Y) et une protéine en moins (la mélanine)… Je suis un mâle blanc, vous dis-je. J’ai tout essayé pour quitter ce groupe, mais rien à faire. Mon corps, cette carcasse honnie, s’obstine stupidement à fabriquer de la testostérone et à prendre des coups de soleil, même en Bretagne au mois de juin.

 

Et ce n’est pas fini. Il me faut ici poursuivre mon examen de conscience et finir mes aveux devant vous. J’ai été élevé dans la religion catholique (apostolique et romaine), au sein d’une famille ni pauvre, ni riche, en province.

Je me rends bien compte du misérabilisme absolu de tout mon être. Homme, blanc, catholique, « bourgeois » et provincial…

 

Selon une ligne de pensée à la mode un peu partout actuellement, me voici donc de facto définitivement disqualifié pour parler des grands sujets de ce monde qui sont, dans l’ordre, le Sexisme, le Racisme,  les Problèmes sociaux, la Place de l’Islam dans la société et la Fermeture des voies sur berges à Paris.

 

Parce qu’un nouveau courant de pensée est né en ces temps troublés : pour élaborer une opinion qui puisse être considérée comme avisée sur un sujet quelconque, il faut nécessairement avoir vécu ce quelque chose dans sa chair.

Je m’explique : seules les femmes peuvent parler de féminisme, les noirs de racisme et les musulmans de l’islam, par exemple.

N’étant ni femme, ni noir… mes opinions sur le féminisme ou le racisme sont suspectes. Plus que suspectes même, elles sont forcément erronées : je pense en mâle dominant blanc, inéluctablement. Beurk.

A moi donc les sujets de vrais mâles blancs: foot (duel Monaco/PSG),  bagnole (duel Porsche Panamera / Maserati Granturismo) ou culture (duel Nabilla / Kim Kardashian). Là se limite mon domaine d’expertise…

 

Me voici marqué au fer rouge….et ces marques s’accumulent les unes sur les autres pour me ranger dans ma petite boîte : toute opinion émise, toute idée formulée  est aussitôt repoussée d’un « ah, toi, tu es bien un……un mec, un blanc, un catho, un bourgeois (pour les prolos) , un prolo (pour les bourgeois), un capricorne, un breton (pour les parisiens), un parisien (pour les bretons), un gauchiste (pour les gens de droite), un facho (pour une certaine gauche)…

 

Peu importe mon athéisme farouche… Je suis né catho blanc, je pense donc comme un catho blanc et suis donc responsable (en bloc) de la quatrième croisade (et donc de la prise de Constantinople subséquente), de l’inquisition et du massacre des Templiers, des guerres coloniales, du malaise des banlieues et des mauvaises ventes du dernier single du rappeur Abd al Malik. Que la honte soit sur moi jusqu’à la treizième génération de ma race, ceci dit pour rester dans l’esprit Templier !

 

Dire que je pense ce que je pense PARCE QUE je suis homme ou blanc, c’est de l’essentialisme. Une vieille théorie qui « estime que l'innéité biologique prévaut dans le comportement d'un individu sur les acquisitions ultérieures qu'il a adoptées ou construites »(1).

A cette théorie, s’oppose l’existentialisme de Sartre, qu’il nous faudrait bien relire aujourd’hui (2) : « L'existentialisme athée, que je représente, est plus cohérent. Il déclare que si Dieu n'existe pas, il y a au moins un être chez qui l'existence précède l'essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c'est l'homme ou, comme dit Heidegger, la réalité-humaine. Qu'est-ce que signifie ici que l'existence précède l'essence ? Cela signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après. L'homme, tel que le conçoit l'existentialiste, s'il n'est pas définissable, c'est qu'il n'est d'abord rien. Il ne sera qu'ensuite, et il sera tel qu'il se sera fait. Ainsi, il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir. L'homme est non seulement tel qu'il se conçoit, mais tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence, comme il se veut après cet élan vers l'existence, l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait »

 

Exprimé de manière encore plus simple, l’existentialisme est résumé en une phrase par Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme. On le devient »(3).

Etre femme n’est pas un préambule (au sens de pre-ambulus, qui marche devant, qui précède), mais le résultat d’une exploration, d’un voyage, d’une découverte qui passe par la découverte de l’autre. Phrase que devraient méditer quelques féministes adeptes de non-mixité (de genre ou de couleur) et farouches contemptrices de blanchitude.

 

On ne naît pas homme non plus. On le devient. C’est Erasme qui l’avait dit, bien avant Simone, qui n’avait fait en réalité que lui piquer l’idée : « at homines, mihi crede, non nascuntur, sed finguntur » (Pour ce qui est des hommes, à mon avis, ils ne naissent pas hommes, ils sont façonnés comme tels.) (4)

 

Alors oui, on sait maintenant que tout n’est pas si simple. Que l’inné et l’acquis, que la psychologie, la génétique et même désormais l’epigénétique se mélangent pour venir  compliquer tout cela… mais n’oublions quand-même jamais Sartre : « Nous sommes condamnés à être libre ».

 

Et donc si, au lieu de se demander « qui » parle, on se demandait plutôt « d’où » on parle ?…

 

Je suis né homme blanc. Mes voyages, mes rencontres, mes réussites, mes échecs…m’ont tour à tour rendu un peu plus noir, un peu plus femme, un peu plus africain, un peu plus juif, un peu plus pauvre, un peu plus athée…Je pense parfois en vieille femme africaine, ou en enfant juif … L’existence précède l’essence, disait Sartre.

 

On ne peut plus me réduire à mon phénotype (4)

 

Une pensée provient nécessairement d’un corps. La disqualifier (ou la qualifier) a priori,  parce que ce corps est blanc, ou noir, ou mâle, ou pauvre, … est un rétrécissement de l’esprit et la base de tous les replis sur soi, de tous les racismes et de toutes les intolérances.

 

Désolé, mais une pensée complexe, élaborée dans ce que je crois être un néocortex en état de marche, ne sera jamais réductible à un gène perdu de mon ADN.

 

Je ne pense pas avec ma mélanine (5).

 

 

 

 Bibliographie

 

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Essentialisme
  2. Jean-Paul Sartre  - L'existentialisme est un humanisme – Poche Folio
  3. Simone de Beauvoir – Le deuxième sexe – Tome II
  4. Érasme - De pueris instituendis (1528) 
  5. Ensemble des caractères observables, apparents, d'un individu
  6. @Doctor_Mouse : « Des millénaires de civilisation pour penser avec sa mélanine. L’Histoire est une poubelle de crânes vides »

25/06/2017
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La java des mandibules

 

Paris, juin 2017

 

 

Je vais vous faire une confidence : j’aime faire à manger. Oui. « A manger »

 

Oh, j’entends déjà les ayatollahs de la calorie, les snobs de la papille, les délicats du palais. On ne dit pas « manger », voyons ! On déjeune, on dîne, on soupe, on goûte, on déguste, on picore, on chipote… on brunch, cet hybride entre le breakfast et le lunch …(une excuse pour boire du mauvais vin bio au petit-déjeuner, en fait…)

On apériritive-dinatoire même… Mais on ne mange pas. Manger, c’est sale.

 

Etymologiquement, c’est le « manducare » qui évoque le mouvement des mandibules, des mâchoires. Une activité animale. Beurk.

Cela avait même gravement indisposé Pétrone, le poète latin du premier siècle après Jésus-Christ, qui remplaçait déjà d’ailleurs ce « manducare » forcément populaire par le plus élégant « comedere »..

Les Italiens ont gardé « mangiare », les Espagnols « comer ». Nous, nous avons conservé manger, mais nous semblons le regretter chaque jour. Seuls les pauvres mangent. Les riches, eux, se sustentent, voire se restaurent.

 

Les esthètes dévots (pardon) de la nouvelle cuisine n’aiment pas manger, tel Franck, le cuisinier virevoltant joué par Victor Lanoux dans « Le bal des casse-pieds » d’Yves Robert :

….Franck, ami que seule la jalousie m'autorise à chambrer, était un Cuisinier Gentilhomme : Il offrait à sa cuisine le plus beau des ustensiles : le langage « Ici l'on braise, on blanchit, on blondit, on écume, on affriande, on écorche, on découenne, on escalopine… On ne presse pas un citron, on l'exprime… »

 

Evidemment, pas question ici de pot au feu, de bœuf bourguignon, de blanquette de veau ou de garbure fermière… il nous faut des tartares de légumes, des espumas de tomate, des smoothies et des muffins ou des pâtisseries véganes sans gluten et sans sucre…

 

Faire à manger, c’est donner. Des sensations, du plaisir. De l’amour. C’est incompatible avec le calcul, la mesure, le petit peu, l’étriqué. Il n’y a pas de normes, de règles ou de lois. Même si je préfère un Madiran 2005 avec mon tournedos aux morilles, libre à toi de préférer un Coca ou un jus d’orange, si tu le choisis en connaissance de cause et en accord avec tes papilles (mais goûte quand-même le Madiran d’abord !). La cuisine est férocement généreuse, tolérante, ouverte sur les autres cultures. On traverse le monde en mangeant, et tous les pays y sont beaux. Les religions s’y mélangent. Le goût n’a pas de race, pas de couleur

 

Oui, le vin blanc est bon avec le fromage. Oui, le rouge se marie aussi avec le foie gras. Ose ! Goûte ! Essaie ! Rien n’est interdit. Ici comme ailleurs, les églises sont à renverser. Une seule règle : Cela te plait ? Alors, c’est réussi.

 

Et non, il ne faut pas nécessairement dépenser plusieurs mois de salaires dans l’achat de matériel compliqué que le marché nous vante : blenders, hachoirs, robot pâtissier ou multifonction, robot cuiseur même, Magimix, machine à pain, centrifugeuse, crêpière, extracteur de jus, presse agrumes, émulsionneur… Un mauvais photographe a forcement besoin du dernier appareil à la mode. On peut réaliser des petits miracles avec une poêle, une batterie de casseroles et un mauvais four.

 

Faire à manger, ce n’est pas compliqué. C’est ce que les cuistres de cuisine ont voulu te faire croire. Il suffit de vouloir et d’aimer. Tout le monde peut réussir une soupe aux légumes, excellente si les légumes sont bons …et un bon vieux mixer, voir un simple presse-purée suffit. Avec une grille fine.

Et une pointe de crème fraiche.

 

Alors… On mange ?


12/06/2017
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Comme une rage dedans

Paris, avril 2017

 

 

Mais moi,

La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprête…

 Edmond Rostand - Cyrano de Bergerac Acte II scène VIII

 

 

Il est digne en cette après-midi, dans la cour des Invalides à Paris. Il est debout. On le devine immensément triste. Son compagnon a été tué de deux balles dans la tête par un illuminé. Sans raison. Deux morceaux de métal qui massacrent à jamais le visage de l’être aimé. L’absence. L’angoisse. L’inconcevable .Le vide…

 

Et puis soudain, la phrase. « Vous n’aurez pas ma haine ». Cette phrase déjà prononcée par un père a qui on avait enlevé son enfant de la même manière, quelques mois auparavant. Cette phrase qui vient elle-même après les « Nous n’avons pas peur », incantations dérisoires après les attentats de Paris, de Nice, de Londres, de Tunis, de …..

 

Je sais peu la psychanalyse… Sans doute cette phrase est-elle un moyen pour le malheureux de sublimer sa douleur, de ne pas tomber à terre. Alors, elle est respectable.

 

Mais je ne peux m’empêcher de me poser des questions : des fous terroristes tirent à l’arme automatique sur vos enfants, vos frères, vos sœurs, vos amours et vous n’avez ni peur, ni haine ? Mais de quel bois êtes-vous donc faits ?

 

Moi, j’ai de la haine et de la peur…vous pouvez même y ajouter de la révolte, de la colère et de la rage. Mais où sont passés notre fougue, nos coup de sang, nos échauffements de bile… ?

 

Parce que nous ne sommes pas des purs esprits…

 

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Au commencement était la brute.

Que ce soit pour manger ou pour argumenter lors d’un léger désaccord d’ordre relationnel, le Néandertalien ou l’Homo Sapiens moyen ne connaissait qu’une technique : « Assommer bisons, aurochs et bonne fortune »(1). Il ne dédaignait ni le viol, ni le meurtre, ni même l’anthropophagie (2) et la massue restait la première réponse à quiconque mettait en péril la survie de l’individu ou la conquête de l’être aimé.

Et puis la civilisation est venue…et principalement Saint Paul, par qui, juste après Jésus-Christ, tout a commencé.

La doctrine paulinienne a voulut extirper de l’homme forcément imparfait toute émotion, quelle qu’elle soit : « On les connaît, les œuvres de la chair: libertinage, impureté, débauche, idolâtrie, magie, haines, discorde, jalousie, emportements, rivalités, dissensions, factions, envie, beuveries, ripailles et autres choses semblables ; leurs auteurs, je vous en préviens, comme je l’ai déjà dit, n’hériteront pas du Royaume de Dieu. Mais voici le fruit de l’Esprit: amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi ; contre de telles choses, il n’y a pas de loi.

Ceux qui sont au Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs. (3)

 

Crucifier la chair… La dompter au point de la rendre inexistante, et avec elle, toute émotion qui en résulte.

 

Pas de sexe, pas de haine, pas de jalousie, pas de discorde... L’homme devient une créature affranchie de ses hormones et de ses liquides biologiques, son corps est un tabernacle à maintenir indemne pour l’existence d’une âme propre. «Ou bien ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint Esprit qui est en vous et qui vous vient de Dieu, et que vous ne vous appartenez pas ?»(4)

 

La rage et la colère sont suspectes. Le corps est suspect. Tout ce qui le compose est suspect : la chair, le sang, la bile, la sueur, la salive, … les odeurs, les désirs…tous suspects, vous dis-je.

 

Bien évidemment, Saint-Paul est mort et sa doctrine ne se porte plus très bien. Mais elle nous a marqués à jamais.

 

 

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Et puis est venu la science, et avec elle, nos trois blessures narcissiques, qui, selon Freud, ont « infligé à l’égoïsme naïf de l’humanité de graves démentis »(5)

 

Par Copernic, tout d’abord qui nous montra que « La terre, loin d’être le centre de l’univers, ne forme qu’une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur »(5). Nous n’étions pas le centre de l’univers.

 

Par Darwin ensuite qui supprima à l’homme sa « place privilégiée dans l’ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l’indestructibilité de sa nature animale »(5). Pour Darwin, nous avions un corps, et il était animal.

 

La dernière blessure fut infligée par Freud lui-même dont les travaux allaient « montrer au moi qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison, qu’il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique. »(5). L’essentiel de nos vies était hors de notre contrôle.

 

Nietzche est ensuite venu porter le coup final : « Ma formule pour ce qu'il y a de grand dans l'homme est amor fati : ne rien vouloir d'autre que ce qui est, ni devant soi, ni derrière soi, ni dans les siècles des siècles. Ne pas se contenter de supporter l'inéluctable, et encore moins se le dissimuler - tout idéalisme est une manière de se mentir devant l'inéluctable -, mais l’aimer.»(6)

Dieu est mort, il n’y a aucun arrière-monde. Et il ne s’agit pas de se résigner tristement à ce destin, de le supporter ou de d’endurer. Il nous faut le choisir, le construire, puis le vouloir, l’aimer de toutes ses forces même, lui dire oui .Il nous faut acquiescer. Amor fati… Aime ton destin !!

 

Seuls dans un univers sans limite, animal parmi les animaux, soumis à un inconscient tout-puissant et dans l’obligation de créer et d’aimer notre destin tragique … Tout cela était insupportable. La science avait fait l’homme libre, mais terriblement seul et Nietzche voulait en plus qu’on y acquiesce ?!! … C’en était trop ….

 

Il faut être fort pour être seul. Alors, nous sommes repartis vers l’éther paulinien désincarné…

 

Nous devons à tout prix reprendre le contrôle de l’animal qui sommeille en nous en tentant d’oublier notre matérialité. Dans les publicités pour les serviettes hygiéniques, le sang n’est plus rouge, mais bleu. Nous chassons le poil, la sueur et les secrétions diverses. Le végétarisme éloigne toute chair de notre vue. Tuer un lapin fait aujourd’hui de vous un criminel contre l’humanité. Même la mort n’existe plus…

Nos congénères s’en vont, seuls, dans une lointaine chambre d’hôpital. C’est à peine si on les voit quelques instants sur leur dernier lit, et puis nous les dématérialiserons encore un peu plus par une crémation au son du Requiem de Mozart…

 

Pour l’homme, la nature n’est plus que le paradis des légumes bios ou des gentils zanimaux. Exit le bourbier violent ou les bêtes se déchirent et se mangent pour survivre. Le simple et évident tragique de la réalité nous est insupportable.

 

Bien sûr, nous avons encore un corps. Mais une nouvelle ascèse nous ordonne de le maintenir mince, jeune, svelte. … désincarné. Plus de graisse, plus de sucre, plus de gluten, plus d’alcool….

 

En position du lotus, zen devant notre salade au Tofu et notre verre d’eau tiède, nous n’avons plus ni colère, ni haine.

 

Rabelais et Brillat-Savarin ont disparu… Seul subsiste Saint Paul, aujourd’hui déguisé en Dalaï Lama.

 

Plus de poings fermés et de cris face au ciel. Plus de genoux qui ploient sous la colère et la haine, plus de rage … plus de hurlements.

Nous désodorisons tout : nos intérieurs, nos voitures, nos corps, notre cerveau. Notre pensée est désormais hygiénique.

 

Rien ne doit sentir la bête.

 

Et tant pis si les bêtes qui nous menacent sont partout déjà autour de nous….

 

 

 

Bibliographie

 

1 Pierre Tisserand -L'homme fossile (chanté par Serge Reggiani)

2 Hélène Rougier et al. : Neandertal cannibalism and Neandertal bones used as tools in Northern Europe - Scientific Reports 6, Article number: 29005 (2016) - http://dx.doi.org/10.1038/srep29005

3 Saint Paul : Ga 5,13-25 : « Ceux qui sont au Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs » (v. 24)

4 Saint Paul : Co 6,12-20 : « Le Seigneur est pour le corps » (v. 13b)

5 Sigmund Freud:  Introduction à la psychanalyse (1916),

6 Nietzsche : Ecce homo


30/04/2017
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Le pêcheur aquoiboniste

Paris, avril 2017 

 

Parce qu’il y a eu César, Marc Aurèle,  Néron, Cincinnatus et Caligula...

 

Des dictateurs, des consuls, des rois, des empereurs, des princes, des tsars et des présidents du conseil…

 

Parce que je suis né sous la IVème république (de justesse, mais bon…), que j’ai vécu sous la Vème et que je ne désespère pas de voir la VIème…

Parce que ma France a successivement été gouvernée par René Coty, Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valery Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande…..

 

Soit par la droite, la gauche, le centre, la droite, les républicains indépendants, les républicains de progrès,  le libéralisme, le néo-libéralisme, le socialisme libéral, la coalition socialo-communiste, le socialisme à visage humain, le souverainisme, l’européanisme, la gauche réaliste et la droite décomplexée….

 

Parce que je me souviens précisément de l’enthousiasme suivant ces élections, parce que j’ai connu mai 68, parce que j’ai voté Mitterrand en 1981…

 

Parce que j’ai connu l’abolition de la peine de mort de Mitterrand et le mariage pour tous de Hollande , mais aussi la majorité a 18 ans et le droit à l’avortement de Valery Giscard d’Estaing…

 

Parce que j’ai connu le travail du dimanche de Hollande.

 

Parce que j’ai connu toutes les aventures du monde : le communisme soviétique de Khrouchtchev, ou le communisme chinois de Mao, le Chili de Salvator Allende, le Brésil de Lula, le Cuba de Castro, l’Angleterre de Thatcher, le Burkina de Sankara, le Ghana de Nkrumah, les Etats-Unis de Ronald Reagan puis ceux de Barak Obama…

 

Parce que j’ai connu la fin des dictatures qui ont amené des chaos

Et la fin des chaos qui ont amené d'autres dictatures

 

La fin de l’apartheid et la chute du mur de Berlin.

 

Parce que j’ai vu la corruption sous Mandela  et les émeutes raciales sous Obama.

 

Parce que j’ai connu Paris Chirac et Paris Hidalgo… 

 

Parce que je sais que les lendemains ne chanteront jamais et qu’on ne rasera jamais gratis

Parce qu’il n’est pas de sauveur suprême

Ni dieu, ni César, ni tribun (1)

 

Mais surtout

 

Parce qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils

Parce que voilà que j'ai touché l'automne des idées (2)

 

Parce que d'avoir trop pleuré des larmes encore me perlent aux paupières

Parce qu’en politique, je ne rêve plus, mes livres s'ensommeillent, mon piano est fermé (3)

 

Parce que dorénavant, je vais consacrer mon énergie à changer les hommes et non les lois,

Parce que le destin d’un pays ne dépend pas de notre façon de voter… le pire des hommes est aussi bon à ce jeu que le meilleur des hommes.

Parce qu’il ne dépend pas du type de bulletin que vous déposez dans l’urne une fois par an, mais du type d’homme que vous déposez depuis votre chambre jusque dans la rue chaque matin.(4)

 

 

Parce que j’ai vu les bras coupés des enfants de Sierra Leone

Parce que j’ai vu Ghetto, Varsovie et le mur de la Shoah

 

Parce que les enfants des rues…

 

Parce que j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans (5)

Parce que je ne crois plus en l’homme.

 

Pour toutes ces raisons…. Je ne voterai pas aux prochaines élections.

 

 

 

1- L’internationale

2 - Baudelaire – L’ennemi

3- Jacques Brel – Les vieux

4- Henry David Thoreau -  La moelle de la vie

5- Baudelaire - Spleen


11/04/2017
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Paris sur-saine

Paris, novembre 2016

 

Avant de sortir de chez lui et de mettre un pied dans la rue, Pierre prit soin de déchirer en petits morceaux son mégot de cigarette avant d’en disperser les fragments dans le vent d’automne, puis de corriger son haleine à l’aide du petit spray à la menthe qui ne le quittait jamais.

De trop nombreux amis à lui, fumeurs également, étaient tombés en n’étant pas assez prudent avec ces détails. Ils s’étaient fait rapidement interpeller par les unités de la police de la Santé Municipale (démocratique et populaire) et certains croupissaient encore dans les gymnases de rééducation de l’Est parisien.

 

En cette année 2034, à Paris, fumer était en effet interdit partout. La loi avait été votée par le Conseil Municipal Sanitaire (démocratique et populaire) de la capitale après un sondage qui avait établi que 51% des parisiens étaient non fumeurs, et donc profondément hostiles à l’idée même de croiser un fumeur, parce que « d’abord, ça sent pas bon, et en plus, c’est pas bon pour la santé !».

 

Une étude scientifique indépendante, réalisée par le laboratoire (démocratique et populaire) de la ville de Paris avait ensuite prouvé que les taux de nicotine dans l’air entraînaient une diminution notable (1.05%) de la fertilité de la Coccinelle à sept points (Coccinella septempunctata). Or cet insecte était désormais le seul autorisé par le Ministère de la Santé comme agent de lutte biologique contre les pucerons qui envahissaient les jardins populaires (et démocratiques) qui se développaient un peu partout dans la ville grâce aux Permis de Végétaliser distribués à tous les habitants qui en faisaient la demande.

                                                                                                              

On avait donc d’abord commencé par interdire le tabac dans les restaurants, les bars, les boîtes de nuits…puis dans les squares et les aires de jeux… Le quatrième arrondissement, fer de lance du progrès écologique, avaient ensuite été déclaré non fumeur, et la mesure avait été plus tard étendue à toute la capitale.

Les Brigades des Voisins (démocratiques et populaires) veillaient à ce que cette loi soit également appliquée dans les domiciles privés où la moindre odeur de tabac émanant de votre appartement était susceptible d’être dénoncée aux autorités et de causer votre expulsion.

 

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Pierre partait donc ce matin là, en marchant d’un bon pas, vers l’Espace Ludique et Sportif  (démocratique et populaire) distant de cinq kilomètres de son domicile. L’utilisation d’une voiture n’était plus autorisée que trois jours par mois et par personne et de toute façon, le prix du stationnement, récemment fixé à 50 euros le quart d’heure, dépassait ses faibles moyens. Et depuis que la perception des droits de stationnement avait été confiée à une milice privée armée, plus question de prendre le risque de ne pas payer : la menace d’un enlèvement, puis de la confiscation pendant 30 jours, suivi d’une restitution contre le paiement d’une amende égale à 25% du prix de la voiture avait dissuadé les derniers tricheurs.

 

De toute façon, la plupart des rues étaient devenus piétonnes et l’utilisation d’une voiture, fortement déconseillée, entraînait immédiatement pour le pauvre conducteur railleries, quolibets et huées de la part de tous sur le bord de la route. Certains jetaient même des cailloux sur ces primitifs non éco-responsables qui osaient encore se déplacer en utilisant un véhicule à moteur. Une autre étude scientifique, toujours indépendante, réalisée par le même laboratoire (démocratique et populaire) de la ville de Paris avait d’ailleurs établi qu’il n’était ni plus pratique, ni plus rapide d’utiliser une voiture pour se déplacer.

 

Les derniers automobilistes récalcitrants devaient également se rendre une fois par semaine à un stage obligatoire de désensibilisation à la voiture, organisée par les Brigades Vertes (démocratiques et populaires). Les plus difficiles à convertir au Vélib, trottinettes et autres MAD (moyens alternatifs de déplacement) étaient les quelques seniors qui s’obstinaient encore à habiter la capitale, mais ils étaient de moins en moins nombreux. Leur maintien dans la cité n’était d’ailleurs pas encouragé, du fait du peu d’enthousiasme qu’ils montraient à participer aux nombreuses activités d’Enchantement de l’Espace Public organisées par la Mairie : on notait en effet une très faible participation de leur part lors des soirées Zumbas sur les quais ou lors de la Love Run organisée chaque année pour la Saint Valentin dans le Bois de Boulogne.

 

 

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Pierre n’était pas non plus un véritable adepte du sport. Mais le Conseil Municipal Sanitaire (démocratique et populaire), en collaboration avec les compagnies d’assurance avait rendu quasi obligatoire l’appartenance à un club sportif : les tarifs des Mutuelles de Santé étaient fortement diminués si vous pouviez prouver que vous étiez non fumeur, non buveur, végétarien, ne consommant ni gluten, ni produits laitiers et que vous pratiquiez régulièrement une activité physique. Une carte Vélib et une carte d’abonnement à un club sportif était  également une condition indispensable pour pouvoir obtenir un rendez-vous à la Maison de Santé (démocratique et populaire) de votre arrondissement, seul endroit où se faire soigner depuis que le dernier médecin avait fermé son cabinet et que la médecine libérale avait été déclarée illégale.

 

 

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Après ses quatre heures de sport, il irait prendre part au Conseil Hebdomadaire de la Démocratie Locale Participative Populaire et Citoyenne. Celui-ci devait discuter du Grand Projet de Réimplantation des espèces sauvages dans la capitale : on avait commencé dans les années 2000 par installer des ruches et des abeilles sur les toits des immeubles, puis enchaîné par l’utilisation de moutons sur les pelouses qui bordaient le périphérique. Mais ces derniers avaient récemment proliféré et menaçaient d’envahir la ville… La résolution, cette semaine, concernait donc la réimplantation des loups dans les jardins de la capitale.

 

Il avait hâte d’y être…


02/11/2016
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Le Parti d'en rire

Paris, septembre 2016

 

 

Dire qu’il existe des gens qui préfèrent François Mauriac à Pierre Dac.
Comment se peut-ce ? Si je devais écrire une biographie un jour, j’écrirais
celle de Pierre Dac. Je voudrais tant expliquer aux cons et aux jeunes
l’importance de cet homme dans la pensée moderne. 
Pierre Dac est à l’esprit d'aujourd’hui, ce que Charles Trenet est à la chanson.
Merci Pierre Dac de nous avoir enfoncé tant de portes !

 

SAN-ANTONIO, (Emballage Cadeau, Editions Fleuve Noir)

 

 

 

Françaises, Français,

 

En ces temps de débats religieux et politiques heurtés, et en hommage au regretté Pierre Dac (1893-1975), phare de la pensée contemporaine et immortel auteur du célèbre sketch «Le Sar Rabindranath Duval », j’ai pensé que la création d’un nouveau grand parti s’imposait : j’ai nommé le « Parti pour la promotion et la défense du slip en chachlik mercerisé » ou PPLPELDSECM.

 

Ce parti, au fondement solide et à la doctrine élastique s’articulera selon deux axes indissociables et néanmoins parallèles, l’un religieux, l’autre politique et le troisième international.

 

Religieux, évidemment : le port du slip en chachlik mercerisé représente tout à la fois la clé de voûte, la pierre angulaire et le témoin fondamental de notre attachement séculaire et atavique à la civilisation chachlikienne, telle qu’elle nous a été léguée par nos glorieux ancêtres gaulois.

 

Porter librement ce symbole, le vendredi matin entre 11:47 et 12:32, les jours de mistral, est un droit sacré et imprescriptible que nous entendons défendre de toutes nos forces contre les menaces des tenants du slip kangourou ou du Boxer Short.

Ces brebis, égarées dans leurs croyances primitives, doivent savoir qu’elles nous trouveront toujours dressés face à leur obscurantisme. Le port du slip en chachlik mercerisé est une tradition de longue date, et les écrits anciens attestent d’ailleurs de la DIMension historique et donc de la pré EMINENCE de notre religion.

 

Mais qu’on se le dise : notre guerre sera également sans merci contre les adeptes naturistes, ces athées du slip, dont le nihilisme caleçonnier se vautre dans l’anarchie et la perte des valeurs morales traditionnelles, préambule comme chacun sait à l’usage de drogues dures et à l’écoute en boucle d’albums de Christophe Maé.

 

Et nous abordons ici la seconde dimension de notre action, l’aspect politique : le savoir-faire français en matière de chachlik mercerisé est indiscutable et constitue un des fleurons de notre industrie depuis des siècles. Pour cette raison, nous entendons réunir dès que possible un groupe de députés à l’Assemblée Nationale afin de promouvoir le port du slip en chachlik mercerisé partout en France métropolitaine, ainsi que dans les départements et territoires d’outre mer, dans sa version allégée, bien sûr, nous ne sommes pas des monstres.

 

Vive le chachlik français ! Halte à l’importation de chachlik venu de pays gangrenés par les métèques basanés ou la finance cosmopolite, pâle imitation de notre chachlik national !

 

La fabrication de slip en chachlik mercerisé est la fierté du Made in France et représente un pilier essentiel dans le redressement de notre économie nationale. Seule la relance de cette activité est susceptible d’inverser les courbes du chômage, de réduire le déficit de notre balance commerciale et de faire baisser notre taux de cholestérol… Dans cette optique, la nationalisation de l’usine de slips de la ville de Montcuq, dans le Lot sera décidée dès que possible et une loi sera votée pour rendre obligatoire l’achat de 2.3 slips par habitant mâle avant l’hiver prochain.

 

 La vente de slip en coton, soie, laine Mérinos, macramé, fil d’Ecosse, fil de pêche, fil dentaire ou philodendron sera lourdement taxée… La commercialisation des strings sera, elle, purement et simplement interdite et passible des galères royales, de bannissement à vie ou d’interdiction de sortie après 22 heures…

 

Il faut le dire : le chachlik français, détenteur de l’appellation d’origine protégée, est le seul reconnu par l’Institut International du chachlik, basée à Genève, et nous atteignons ici, enfin, la dernière dimension de notre action : l’International.

 

Soyons vigilants ! Debout, la France ! Le parti de l’étranger veille, à l’affût, et les ambassades ennemies sont à pied d’œuvre. Cet outil qui fait rayonner la culture, le savoir-faire et disons le, la puissance de la France fait des envieux. Ils vont venir jusque dans nos bras, n’en doutez pas, et ce ne sera plus pour égorger vos fils et vos compagnes, mais bien pour voler vos slips en chachlik mercerisé.

S’il faut défendre le slip français, que nos ennemis sachent que nous serons debout et prêts à verser notre sang jusqu'à la dernière goutte.

Qu’ils soient certains que nous n’hésiterons pas à ameuter l’OTAN et, si nécessaire, à utiliser le feu nucléaire et nos Opinels à virole tournante afin de défendre les valeurs occidentales traditionnelles, dont le port du slip en chachlik mercerisé est un élément constitutif, essentiel, mais également fondateur.

 

Françaises, Français, soyez en certains : ça va mieux ! Demain, grâce à notre action, un soleil radieux se lèvera enfin sur une France forte et apaisée, confortée dans ses traditions chachliko-chrétiennes et fière de ses valeurs. Dans cette France, crainte et respectée par nos ennemis slippiers, nos usines produiront à plein régime cet élément éternel de notre identité et de notre richesse nationale.

 

Poil à la poche marsupiale.

 

Vive le slip en chachlik mercerisé

Vive la France !

 

(Marseillaise)

 

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Petites annonces (toutes réellement de Pierre Dac !)

 

  • Vends fous à lier. Ficelle fournie.
  • Femme de ménage pieuse cherche emploi dans institution religieuse pour regarder ménage se faire tout seul par opération du Saint-Esprit.
  • A vendre : Tandem à une place pour personne seule. Les deux : 310 fr.
  • On demande deux hommes de paille, un grand et un petit pour tirage au sort.
  • Vends papier glacé pour lettres de rupture.
  • Athée récent échangerait bon Dieu vivant contre bon vieux divan
  • A vendre : Pendule à réservoir. Sert à remplir les heures creuses.
  • Souffrant insomnies, échangerais matelas de plume contre sommeil de plomb
  • Cède bombe à retardement. Très très urgent…

24/09/2016
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