Les étoiles dans le caniveau

Les étoiles dans le caniveau

Même pas mort !

Paris, mai 2014

 

Nietzsche a pourtant dit beaucoup de belles choses.

 

L’homme qui a écrit un jour « Il y a une sauvagerie tout indienne, particulière au sang des Peaux-Rouges, dans la façon dont les Américains aspirent à l'or; et leur hâte au travail qui va jusqu'à l'essoufflement - le véritable vice du nouveau monde - commence déjà, par contagion, à barbariser la vieille Europe et à propager chez elle un manque d'esprit tout à fait singulier.

On a maintenant honte du repos : la longue méditation occasionne déjà presque des remords. On réfléchit montre en main, comme on dîne, les yeux fixés sur le courrier de la Bourse, on vit comme quelqu'un qui craindrait sans cesse de « laisser échapper » quelque chose. « Plutôt faire n'importe quoi que de ne rien faire », ce principe aussi est une corde propre à étrangler tout goût supérieur.»(1),

 

…..cet homme-là donc ne peut pas être totalement mauvais. Mais à mon avis, il n’était pas toujours en forme, Friedrich…

 

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Ce jour-là, peut-être s’était-il engueulé avec sa sœur, la charmante Elisabeth…

… ou alors avec sa copine féministe du moment Barbara Margaretha von Salis-Marschlins ….

… ou alors, il avait mal digéré un plat de moules marinières pas fraiches.

Il faut le dire, ce n’est pas facile de manger de bonnes moules marinières à Sils-Maria, petit village des Alpes à 1800 m d'altitude au Sud-Est de la Suisse…

 

Bref, dans tous les cas, il ne devait pas aller très bien quand il a déclaré dans « Crépuscule des idoles »:

« Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » (2)

 

Ah ! la belle pensée que voilà !

 

En même temps, ce livre, « Crépuscule des idoles », est sous-titré « Comment on philosophe avec un marteau ». Il est vrai que le ton est donné.

Mais venant d’un athée convaincu de la mort de Dieu (Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué !(3)), voilà finalement une belle et bonne pensée chrétienne, voire christique :

 

Oui, la vie vous fait du mal, mais c’est pour votre bien.

 

La souffrance est utile : Pour les chrétiens, c’est une promesse de paradis dans un arrière monde et pour l’ami Friedrich, c’est la genèse d’un homme plus fort dans ce monde-ci. Dans les deux cas, une souffrance maintenant pour un hypothétique meilleur.

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Mais qu'est ce que c'est que cette doctrine pour Spartiate sado-masochiste ?

 

Tous les coups de pied au ventre, toutes les humiliations, tous les crocs-en-jambe, toutes les immondices et les trahisons déversées sur nos têtes par la vie et la foule grouillante de nos congénères haïs…tout cela légitimé en une phrase : Puisque l’on vous dit que cela vous rendra plus fort.

Pourquoi même éviter de faire du mal à son prochain, puisque si on le blesse, on le rend meilleur ?

Pour être fort, il faudrait donc, passez-moi l’expression, en prendre régulièrement plein la tête ?

Les échecs, la maladie, les accidents, les déceptions, les trahisons, les deuils…. Tout cela serait indispensable au bonheur terrestre ?

 

Moi, je ne vois qu’une excuse : Fredo avait bu.

 

Ou alors, j’ai une autre hypothèse : « Crépuscule des idoles » a été écrit en 1888. Le 3 janvier 1889 (donc un an après), Nietzsche, dans une rue de Turin, croise un cheval que son propriétaire est en train de corriger violemment. Il se jette soudain sur l’animal, l’enlace et fond en larmes. Dans les jours qui suivent, il commence à se prendre pour Napoléon. On le ramène alors à Bâle où il sera aussitôt enfermé dans un asile d’aliénés. En 1892, il sombrera dans un état végétatif et finira par mourir le 25 août 1900.

 

Et bien moi, je dis qu’il était déjà bien attaqué quand il a écrit cette fameuse phrase.

 

Appelons la Science à notre rescousse afin d’étudier l’hypothèse d’un peu plus près :

Mark D. Seery de l’Université de Buffalo, et E. Alison Holman & Roxane Cohen Silver, de l’Université de Californie (4), ont étudié l’effet des « adversités de la vie » (Ah! qu'en termes galants ces choses-là sont mises!) sur la santé mentale d’un échantillon représentatif de la population composé de 2398 de leurs contemporains.

Leur conclusion : en effet, les personnes ayant été soumises à quelques stress au cours de leur vie ont une meilleure santé mentale et un meilleur bien-être que ceux qui n’ont jamais été confrontés à aucune adversité.

Mais ils ont également une meilleure santé mentale que ceux qui ont été stressés de manière excessive et répétée. En termes mathématiques, la courbe est en forme de « U » : un peu d’expérience de l’adversité diminue la sensation de mal être face aux aléas de la vie, mais des expositions répétées à des stress importants affecte de manière durable, voire définitive notre capacité à réagir.

 

Et les auteurs de conclure : « Il est donc impossible de déterminer précisément le nombre idéal « d’événements indésirables » qui seraient susceptibles de fournir une protection face à de futurs problèmes de santé mentale. Il semble que 3 événements négatifs puissent représenter un maximum, mais notre étude ne nous permet pour l’instant que de conclure sur l’avantage théorique de « quelques » comparés à « aucun ».

…Cependant, des niveaux trop élevés d’adversité peuvent, en revanche, détruire totalement ces avantages en débordant les capacités d’adaptation et en créant ainsi un sentiment de désespoir et de perte de contrôle… La résilience face à de futures adversités majeures en sera alors au contraire diminuée, et le sujet pourra même se sentir dépassé par des problèmes mineurs qui impacteront alors sa santé mentale et son bien-être. »

Les auteurs proposent de modifier ainsi l’adage : « Avec modération, ce qui ne nous tue pas pourrait nous rendre plus fort ». Ce qui n’est pas exactement la même chose.

 

Et paf pour Nietzsche…

 

Bien sûr, on ne peut pas nier le concept de résilience, qui nous permet de dépasser et sublimer, parfois, les blessures que nous inflige la vie. Cette idée a été popularisée en France par Boris Cyrulnik qui la définit comme« la capacité à se développer quand même, dans des environnements qui auraient dû être délabrants ».

 

Mais il ne faudrait pas tout de même trop propulser l’aïeule dans les Urticacées…(c’est à dire pousser Mémé dans les orties).

Aujourd’hui, tout le monde s’est emparé de la phrase de Nietzsche et de la fameuse « résilience » :

 

La fameuse chanteuse à texte, Jenifer Yaël Dadouche-Bartoli, dite Jenifer, a tout d’abord tenté un développement osé de la pensée Nietzschéenne dans « Au Soleil » en 2002 (dans un style un peu abscons, il est vrai) :

 

Ce qui ne me tue pas me rend forte

On pourrait en venir aux mains

Je suis à celui qui me transporte

Je reste tant que l´on me supporte

 

(Comprenne qui pourra… Parfois, le message est trop fort pour pouvoir être saisi dans son intégralité. En revanche la fin du message est clair… elle restera tant que l’on la supportera !)

 

Ensuite, notre grand rocker Nietzschéen et résilient Johnny Hallyday, a lui déclaré, en 2005 :

On m'a souvent laissé pour mort
Mais mon coeur cassé bat encore
Les coups au coeur, les coups au corps
Ce qui ne tue pas nous rend plus fort

 

Ah que oui, tous Nietzschéens, je vous dis…

 

Même le matelas Dunlopillo « Soupirs » (!) (2 pers. 160x200), est désormais « haute résilience ». C'est-à-dire qu’il reprend sa forme même après avoir été écrasé par 90 kilos de chairs vivantes diverses.

 

Bref, la sauce Nietzsche accommode tous les plats. Mais on peut s’interroger : Johnny Hallyday et Jenifer sont-ils des êtres exceptionnels, rendus plus forts par les aléas de la vie ? Sont-ils ici-bas les meilleurs représentants du surhomme Nietzschéen ?

Et –question subsidiaire- quelle place occupe Dunlopillo dans la « Généalogie de la Morale » ?

Autant de questions sans réponse….et on peut se demander si, finalement, Nietzsche n’avait pas tort.

 

Non, nos douleurs ne nous ont pas rendus meilleurs :

Les souffrances de nuits trop longues, peinant à finir sur un petit matin glacial ne nous ont pas rendus plus forts.

Nos peurs nous en rendus plus tristes, moins insouciants.

Nos angoisses nous ont fait perdre à tout jamais notre bel optimisme et nos sourires d’enfant : à chaque instant, désormais, l’accidentel de nos vies nous saute à la gorge et nous chausse de plomb….

Chacune de nos douleurs a, au contraire, emporté avec elle un petit morceau de nous, disparu à jamais.

 

Je modifierais bien la phrase de Nietzsche….

 

En fait, tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus mort.

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

1.       Nietzsche - Le Gai Savoir, 329 - Loisirs et oisiveté.

2.       Nietzsche - Crépuscule des Idoles, 1888

3.       Nietzsche - Le Gai Savoir, Livre troisième, 125

4.       Mark D. Seery, E. Alison Holman and Roxane Cohen Silver : “Whatever Does Not Kill Us: Cumulative Lifetime Adversity, Vulnerability, and Resilience” in Journal of Personality and Social Psychology 2010, Vol. 99, No. 6, 1025–1041



23/05/2014
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