Les étoiles dans le caniveau

Les étoiles dans le caniveau

Recherche bonheur désespérément

Paris, décembre 2015

Il faut imaginer Sisyphe heureux.

A.Camus

 

 

« Vous voudriez au ciel bleu croire, je le connais ce sentiment… »(1) disait le poète qui espérait  en un monde meilleur… qui n’est d’ailleurs jamais arrivé.

Mais là STOP... il va falloir arrêter, ce n’est plus raisonnable !

 

Un vendredi soir de novembre, à Paris, une petite dizaine de décérébrés gonflés de croyances moyenâgeuses et de haine de la vie ont massacré 130 jeunes au hasard. Ils sont arrivés tranquillement et ont craché dans la douceur du soir parisien un effroyable déluge de feu et d’acier. La douleur. La mort. Le sang. Les cris…

Après l’école de Toulouse, après Charlie, après l’hyper Cacher. Avant Bamako. Avant Tunis. Avant…. ?

Car, dans nos esprits, cette certitude : Ils reviendront. Demain, dans une semaine, un mois, un an…

 

Face aux armes automatiques qui mutilent et qui tuent, aux tueurs aux yeux noirs qui rechargent froidement, méthodiquement, leurs chargeurs de 30 cartouches face à ces jeunes qui pleurent et supplient , face aux kamikazes et à leur ceintures d’explosifs gorgées de boulons et de clous pour faire encore plus mal, bien sûr, nous avons réagi…

 

Nous avons défilé

Nous nous sommes recueillis

Nous avons prié

Nous avons joué du piano ou de l’accordéon

Nous avons chanté la vie en rose, la Marseillaise ou bien des cantiques

Nous avons dansé

Nous avons fait du bruit ou des minutes de silence

Nous avons allumé des bougies et déposé des fleurs

Nous avons brandi des drapeaux

Nous avons cité Hugo, Camus, Gandhi ou John Lennon

Nous avons déclamé des poèmes

Nous avons fait la fête et bu de la bière

Nous avons trinqué à la Liberté

Nous avons célébré les différences, l’amour et la paix

Je suis Charlie, Je suis Paris, Je suis Bamako

Paris est une fête,

On est fort, On continue, On est debout

Pas d’amalgame,

On ne change rien, on ne lâche rien,

Même pas mal,

Même pas peur,même pas peur…..

 

Même pas peur ??…Mais quel est ce déni, cette pitoyable rodomontade, cette fanfaronnade a deux balles ? Des scènes de guerre se déroulent dans Paris et vous dites que vous n’avez pas peur ? Moi si. J’ai peur.

 

Et ça me parait à la fois normal et salutaire. Et il faudrait mieux réaliser que si vous désirez survivre face à des tueurs déterminés, il va vous falloir avoir peur, changer votre mode de vie et que toutes vos belles actions sont d’une totale inutilité.

Les fleurs, les chansons et les poèmes sont magnifiques. Leur intérêt en face d’une AK 47 chargée ou d’une charge explosive est hélas totalement nul. Objectivement, aucune de ces belles actions n’a la moindre chance de changer le cours des choses.

J’espère que vous en êtes conscients.

 

Jeunes, vieux, religieux ou athées, de droite, de gauche, riches ou pauvres, homme ou femme…..soudain, nous voici devenus tous un peu Juifs : On nous massacre non pas seulement en raison d’une religion, d’une activité, ou d’une opinion. On nous massacre pour ce que nous sommes.

On nous massacre parce que nous sommes. Et nous ne pouvons pas ne pas être. Le piège est refermé.

 

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Il faut bien se rendre à cette évidence : Nous sommes entre deux néants, celui qui a précédé notre naissance et celui d’après notre mort. Dans cet entre-deux, la mort rode et peut frapper à chaque instant. Et elle continuera de roder encore longtemps.

Face à cet « inintégrable » par le cerveau humain, Il n’y a que trois réponses possibles : la fuite, la lutte (le combat armé) ou…. l’apprentissage du désespoir

 

-La fuite est tentante... « Il y a plusieurs façons de fuir. Certains utilisent les drogues dites « psychotogènes ». D’autres la psychose. D’autres le suicide. D’autres la navigation en solitaire.

Il y a peut-être une autre façon encore : fuir dans un monde qui n’est pas de ce monde, le monde de l’imaginaire. Dans ce monde on risque peu d’être poursuivi. On peut s’y tailler un vaste territoire gratifiant »(2)

Dans ce monde de l’imaginaire, les croyances, les bougies, les fleurs et les chansons arrêtent les balles. Emotivement stabilisant, certes, mais dramatiquement inefficace.

 

On peut aussi tenter de fuir ailleurs… Partir…Loin…

Mais la terreur est mondiale : Etats-Unis, Espagne, Indonésie, Nigéria, Tunisie, Grande-Bretagne, Turquie, France, Mali… a qui le tour ? Il n’y a plus un seul endroit qui ne soit à l’abri de la folie meurtrière.

Notre monde se rétrécit. Mes villages africains s’éloignent… Nous ne boirons plus de sitôt un thé à l’ombre des fromagers, nous ne marcherons plus sur les rives du fleuve Sénégal…

 

-Bien sûr, nous pourrions prendre les armes. Devenir une société armée, militaire et organisée. Avoir un service national et des réservistes. Vivre l’arme au pied, les pieds dans les bottes et le doigt sur la détente. Développer la culture du combat permanent… Il faut plus de bombes, plus d’avions, plus de militaires dans les rues…. Il faut envoyer des troupes au sol en Syrie…Il faut…

Mais le point commun à tous les va-t’en guerre c’est qu’ils n’y vont jamais eux-mêmes. Ils délèguent, ils organisent, ils réclament, et il faut que… Nous devrions…. Mais ils restent au bar et partent en week-end en Normandie.

Jean Moulin, en 1941, ne s’est pas contenté de prendre une bière à une terrasse de café. Et Spartacus ne s’est pas battu avec des bouquets de fleurs.

Se battre c’est faire des choix et nous manquons de courage, anesthésiés par nos années de langueur. Nos appartements sont trop pleins, nos corps et nos cerveaux trop nourris. Nous n’avons jamais eu assez faim pour avoir le désir de combattre. Nos adversaires, si.

 

-Il ne nous reste plus que le désespoir, ce « gai désespoir » dont parlait Comte-Sponville

 

Nous sommes nus en face de cet Absurde : Il n’y a aucune place pour l’espoir et probablement aucune sortie au labyrinthe :

« Ainsi dans le labyrinthe, quand il eut longtemps couru, quand il eut traversé ces milliers de salles, de couloirs, quand il se fut tellement perdu dans tous ces tours et détours, dans tous ces coins et recoins, dans toutes ces sinuosités sans nombre, d’impasse en impasse, de faux-fuyant en faux-fuyants, et toujours les mêmes portes, toujours les mêmes murs, il y eut un moment sans doute où Icare, épuisé, à bout de forces et de courage, hors de souffle et d’espérance, comprit qu’il n’y avait pas d’issue, nulle part, que sa course était vaine et folle, tous ses efforts inutiles, et tout espoir illusoire. Alors il s’arrêta. Et je devine le bruit de son souffle, et ce silence en lui comme une mort. (…)

 

Je l’imagine assis par terre, le dos contre un mur, la tête sur les genoux… Et soudain la sérénité étrange qui le saisit. L’angoisse qui s’annule à l’extrême d’elle-même. Le désespoir. » (3)

 

On peut croire que les poèmes arrêteront la folie meurtrière, que les fleurs protégeront des balles, que l’amour sauvera le monde, que clamer « Même pas peur » évitera le prochain massacre. Mais c’est une illusion et une perte de temps. Et la certitude d’une tristesse à venir plus grande encore car « la tristesse n’est jamais que la déception d’un espoir préalable »(3).

 

Nous allons d’espoir en espoir, et chaque nouvel espoir nous fait oublier l’espoir précédant déçu. « Oscillant, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui »(4) « nous ne vivons jamais, nous espérons de vivre » (5)

 

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Alors ? Je te dis, ami, qu’il est urgent d’arrêter d’espérer.

 

« Commencer par l’angoisse, commencer par le désespoir : aller de l’une à l’autre. Descendre. Au bout de tout, le silence. La tranquillité du silence. La nuit qui tombe apaise les frayeurs du crépuscule. Plus de fantômes : le vide. Plus d’angoisse : le silence. Plus de trouble : le repos. Rien à craindre ; rien à espérer. Désespoir. »(3)

 

Alors nous commencerons enfin à vivre. Avec, comme une douleur, la certitude prégnante de nos deux néants, enfin apprivoisés. En n’espérant plus ni en demain, ni au ciel. En étant certain que « le bonheur n’est pas une chose, c’est une pensée. Ce n’est pas un fait, c’est une invention. Ce n’est pas un état, c’est une action. Disons le mot : le bonheur est création »(3)

 

Alors nous créerons notre bonheur. Mieux : Nous transformerons notre quotidien imparfait en bonheur. Parce qu’il n’y aura peut-être pas de demain.

 

Nietzsche disait que l’esprit naissait chameau agenouillé, puis devenait lion qui « veut conquérir la liberté et être maître de son propre désert » pour finir enfant, « un renouveau et un jeu » car « celui qui a perdu le monde veut gagner son propre monde » (6).

 

Notre monde est perdu. Il nous faut maintenant devenir enfant désespéré pour gagner notre propre monde. « Pour qu’un jour – aujourd’hui peut- être- sans espoirs, sans regrets, la vie nous soit douce, légère lumineuse et belle, comme un rêve d’enfant heureux perdu dans le plein ciel »(3)

 

Et n’oublie pas : « Tu cesseras de craindre si tu as cessé d’espérer» (7)

 

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Bibliographie

 

  1. Aragon – J’entends, J’entends-Les poètes
  2. Henri Laborit – Eloge de la fuite
  3. André Comte-Sponville – Traité du désespoir et de la béatitude
  4. Schopenhauer - Le Monde comme Volonté et comme Représentation
  5. Pascal- Pensées
  6. Nietzsche – Ainsi parlait Zarathoustra (Les trois métamorphoses)
  7. Hécaton (in Sénéque - Lettre 5 à Lucilius)


02/12/2015
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