Les étoiles dans le caniveau

Les étoiles dans le caniveau

Votez Noé !

 Paris, Avril 2014

 

Comme le disait la grande philosophe Isabelle Geneviève Marie Anne Gall dans son  œuvre intitulée « Evidemment », œuvre appartenant comme chacun sait à sa seconde période, d’influence néo-Bergérienne …

(c'est-à-dire comme le dit France Gall dans une chanson de Michel Berger) :

 

« Y’a des silences qui disent beaucouuuup »(1)

 

Lors de dernières élections (municipales) qui se sont déroulées dans notre beau pays, 40% des inscrits ont décidés de ne pas s’exprimer, en s’abstenant ou en votant blanc ou nul. Plus de 7 millions de Français se sont donc rangés dans la catégorie des aquoibonistes  (ceci pour demeurer dans l’univers de la chansonnette) militants.

 

S’agirait-il soudain d’une prise de conscience ? Les Français auraient-ils enfin compris que la politique ne peut plus rien pour eux ? Que le seul pouvoir qui mène désormais nos pauvres vies de cloportes asservis, ce sont les réactions des marchés, les errements du CAC 40 et les notations de Standard & Poor’s, et que droite et gauche ne s’en offusquent même plus ?

 

Que nenni.

Je veux croire plutôt que tous ces petits cachottiers avaient lu, juste avant le premier tour, un article paru le 14 mars dans « The Guardian ».

Cet article nous informait benoîtement que notre civilisation était très probablement vouée à être anéantie au cours des prochaines décennies et que tels les Babyloniens ou les Pascuans, nous allions bientôt tous disparaitre dans les oubliettes de l’histoire… Rien que ça…

 

Pourquoi donc, dans ce cas, se rendre matutinalement à l’isoloir dominical pour élire le capitaine d’un bateau qui allait- de toutes façons- couler ? Aller voter (à Paris) Anathalie Hidalgo-Morizet, ou bien rester chez soi à caresser le chat, la question se posait réellement.

Pourquoi ne pas plutôt écouter Mozart en gambadant intérieurement dans les vertes prairies de l’insouciance ?  


Pourtant, ni le journal (il est difficile de considérer The Guardian comme un brulot trotskyste), ni l’auteur de l’article incriminé (Safa Motesharrei est titulaire d’un doctorat en Mathématiques Appliquées et assistant de recherche à la « School of Public Policy » et au «Department of Mathematics » de l’université du Maryland aux Etats-Unis ), ni les sponsors des recherches ayant conduit à la publication de cet article (la NASA, ou National Aeronautics and Space Administration ) ne semblaient à priori représenter un danger vital pour la démocratie. Et pourtant…

 

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Cet article du Gardian commentait un travail publié par le journal « Ecological Economics » en mai 2014 et intitulé « Modeling Inequality and Use of Resources in the Collapse or Sustainability of Societies »(2), ce que l’on peut traduire « Modélisation de l'inégalité et de l'utilisation des ressources dans l'effondrement ou la durabilité des sociétés ».

 

Les auteurs y construisent un modèle mathématique (appelé HANDY, pour Human And Nature DYnamics) destiné à étudier la dynamique des populations humaines. En clair, grâce à ce modèle, ils tentent d’expliquer pourquoi les civilisations apparaissent, puis disparaissent, sans que la ou les causes soient le plus souvent bien identifiées.

 

Vous ne vous êtes jamais demandé, vous, pourquoi les civilisations qui ont gouverné le monde, comme les civilisations Romaine, Minoenne, Mycénienne, Mésopotamienne, Sumérienne, Assyrienne, Babyloniennes, Egyptienne ou Maya,  pourquoi les empires Gupta en Inde, ou Khmer en Asie -et j’en oublie- ont pendant quelques centaines d’années illuminé leur époque puis ont disparu soudainement comme une lumière qu’on éteint?

 

On invente l’écriture (Mésopotamie, 3000 ans avant notre ère), la boussole (dynastie Song vers l’an 1000 en Chine)  - toutes inventions au moins équivalentes à celle de l’Internet par notre civilisation - et puis paf, un beau jour, fini ! Disparu. La déchéance… La civilisation part toute à l’égout.

 

Clic Clac, merci cloaque !

 

L’empire Khmer et les temples d’Angkor, avalés par la forêt au cours du XVe siècle… 90 à 99% de la population Maya disparue brutalement après l’an 800. Teotihuacan (Sixième plus grande ville d’Europe au VII e siècle), disparue en quelques générations !

 

Evidemment, tout cela s’est passé il y a bien longtemps, et on peut se demander si notre société moderne est pareillement menacée. Il est facile de se rassurer en pensant que notre maitrise de la technologie et l’étendue de notre connaissance scientifique nous met à l’abri. Mais la disparition de toutes ces civilisations aussi avancées, sophistiquées, complexes et créatives laisse planer un doute raisonnable…

 

Selon les auteurs, il y a eu beaucoup de tentatives pour expliquer la disparition des civilisations : pourtant ni les volcans, ni les tremblements de terre, ni les sècheresses, ni les inondations, ni le changement dans le cours des rivières, ni l’érosion des sols, ni les déforestations, ni les changements de climat, ni les migrations tribales ou les invasions, ni le développement de nouvelles armes, ni la disparition des ressources naturelles, ni le déclin culturel ou la décadence sociale, ni les guerres civiles ne peuvent expliquer à eux seuls la disparition de ces civilisations.

En fait, toutes ces civilisations ont connus, à un moment de leur existence, un ou plusieurs de ces phénomènes et n’ont pas disparu pour autant : les Minoens, par exemple, ont subi de nombreux tremblements de terre qui ont détruit leurs palaces… Ils les ont simplement reconstruits, encore plus beaux qu’avant.

 

Non : l’universalité du phénomène implique un mécanisme qui n’est pas spécifique d’une période de l’histoire, d’une culture, d’une technologie ou d’une catastrophe naturelle particulière.

 

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Les auteurs proposent un modèle d’étude basé sur deux caractéristiques de toutes les sociétés qui se sont effondrées : l’exploitation excessive des ressources du milieu naturel et la stratification socio-économique entre « Elites » et « Masses ». Pour eux, ce sont ces deux facteurs qui ont joués un rôle essentiel dans ces effondrements.

 

En partant d’un modèle prédateur/proie pour décrire les relations entre les Humains (prédateur) et la  Nature (proie)  et en y ajoutant richesse accumulée et inégalités économiques, les auteurs de l’article étudient les variations, sur plusieurs centaines d’années, de quatre facteurs : le nombre des riches (Elites), le nombre des pauvres (Commoners), la production de richesses (Wealth) et l’Etat de la Nature (Nature).

 

Ils créent ensuite trois modèles mathématiques de sociétés :

  • une société égalitaire, c’est à dire sans « Elites ».
  • une société équitable, composé de travailleurs et de non travailleurs, consommant tous de manière égale.
  • une société inégalitaire, composé d’ « Elites » et de « Masses », où les Elites consomment de 10 à 100 fois plus que les  Masses.

Passons très rapidement sur les deux premiers modèles… Au vu de la répartition des richesses aujourd’hui dans le monde (3), notre civilisation moderne appartient définitivement au  dernier modèle, les deux premières hypothèses relevant plutôt du monde de Oui-Oui.

 

Dans ce dernier modèle (la société inégalitaire), l’effondrement est très difficile à éviter, et il peut survenir selon deux modes :

 

  • L’effondrement de type L : Dans cette hypothèse, les Elites consomment 100 fois plus que les Masses. L’équilibre parvient à se maintenir quelque temps (voir la courbe « Wealth ») mais, les Elites consommant de manière excessive et surtout continuant régulièrement à accroitre leur consommation, ils créent une famine chez les Masses, entrainant la pénurie de travailleurs, puis l’effondrement de la société. C’est le cas de l’effondrement de la civilisation Maya, qui n’était pas lié à un épuisement des ressources naturelles. Ici, à la fin, la Nature récupère…

 

  • L’effondrement de type N : Ici également, les Elites consomment 100 fois plus que les Masses. La surexploitation des ressources naturelles entraine rapidement la destruction du milieu naturel, suivi de la disparition des Masses, suivi des Elites : C’est le modèle de la disparition de la civilisation de l’île de Pâques.

 

 

 

Dans les deux cas, il est à noter que, grâce à leur richesse, les Elites ne ressentent les effets de l’effondrement que bien après les Masses : ceci leur permet de continuer leur « business as usual » en dépit de la catastrophe annoncée. C’est la théorie du « so far so good » ou « jusqu’ici, tout va bien ». Pourquoi arrêtez de se gaver tant que la Nature peut produire et que les pauvres se taisent ?

Cela devrait vous rappeler quelque chose…

 

Ceci permet sans doute d’expliquer pourquoi les Elites (par exemple dans le cas de Mayas et des Romains) n’ont pas paru prendre conscience de la trajectoire catastrophique prise par leurs sociétés et les ont laissé s’effondrer sans intervenir.

 

Toujours selon le même modèle mathématique appliquée aux sociétés inégalitaires, il est cependant possible d’éviter l’effondrement :

 

 

….Mais pour cela, il est nécessaire que les Elites ne consomment « que » 10 fois plus que les Masses et d’y ajouter un contrôle les naissances.

 

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A la fin de l’article, les auteurs concluent : il y a deux caractéristiques qui sont des constantes dans les civilisations qui se sont effondrées au cours des cinq mille dernières années : une surexploitation des ressources naturelles et une forte stratification économique entre riches et pauvres.

L’une ou l’autre est suffisante à elle seule pour entrainer un effondrement complet d’une civilisation.

Dans le cas de la stratification économique, l’effondrement est extrêmement difficile à éviter sauf en cas de changements de politiques majeurs comprenant une réduction importante à la fois des inégalités et des taux de croissance démographique.

Mais même en l’absence de stratification économique, un effondrement est tout de même possible si le prélèvement de ressources naturelles par individu est trop élevé. L’effondrement ne peut alors être évité que si le prélèvement des ressources naturelles est réduit à un niveau acceptable et que si les ressources disponibles sont distribuées de manière plus équitable.

 

Réduire les inégalités sociales, contrôler les naissances, mettre en place une politique de protection des ressources naturelles et s’assurer d’une distribution égalitaire de celles-ci…. Evidemment, la NASA se retrouve bien embarrassée : au début, elle pensait juste financer des recherches mathématiques d’un chargé de recherches de l’état du Maryland. A la fin, elle cautionne un discours sur les inégalités socio-économiques que n’aurait pas renié Che Guevara.

 

Alors, courageusement, l’agence spatiale américaine a publié un communiqué précisant : « l’article n’a été ni commandité, ni dirigé, ni corrigé par la NASA. Il s’agit d’une étude indépendante réalisée par des chercheurs universitaires et utilisant des outils de recherche développés pour une autre activité de la NASA. Comme c’est le cas pour toute recherche indépendante, les points de vue et les conclusions de cet article n’engage que leurs auteurs. La NASA n’avalise ni l’article, ni ses conclusions ».

 

Ah… si même les mathématiques se mettent à être communistes !!!

 

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BIBLIOGRAPHIE

 

 

1-      http://www.paroles.net/france-gall/paroles-evidemment

2-      Safa Motesharreia, Jorge Rivas & Eugenia Kalnay -  Ecological Economics : Volume 101, May 2014, Pages 90–102. Accessible gratuitement sur http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0921800914000615

3-      voir l’article “Triste pyramide” sur ce blog



13/04/2014
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