Les étoiles dans le caniveau

Les étoiles dans le caniveau

Signe particulier : Néant

A l'ouest, Août 2017

 

 

 

Préambule : ce billet d’humeur contient de vrais morceaux de mots compliqués et de citations culturelles. Tout d’abord parce cette oisiveté émolliente dans laquelle vous vous complûtes durant cet été commence à bien faire et qu’il est temps désormais de faire chauffer vos neurones : les vacances sont finies.

Et ensuite parce que, je vous le rappelle, la culture est la seule chose susceptible de donner enfin un sens à nos mornes existences de cloportes.

 

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Un obscur financier d’outre-Atlantique a décidé, il y a déjà une paire d’années, de mettre un terme au contrat synallagmatique qui nous liait depuis bien longtemps. Et paf, dès le début, un mot compliqué. Qu’est ce que vous croyez ? A vos dictionnaires (1)

Ce contrat de travail aux engagements réciproques consistait de ma part à me lever (presque) tous les jours que Dieu faisait aux aurores, voire souvent à parcourir une partie de ce si joli monde en aéronef, afin d’assurer la bonne utilisation par leurs heureux propriétaires d’appareils compliqués que mon employeur faisait profession de commercialiser dans l’espoir, en général récompensé, de remplir ses poches d’espèces sonnantes et trébuchantes et de préférence en dollars.

 

De son côté, il s’engageait à me verser chaque mois quelque menue monnaie qui me permettait au choix soit de remplir mon réfrigérateur de denrées diverses ou bien de revêtir de quelques oripeaux coûteux et bien taillés ce corps de rêve qui, comme chacun sait, faisait déjà mon succès dans les maternelles de Loire-Atlantique.

 

Bref, j’ai été viré de mon boulot. Oui, ça veut dire la même chose, mais avouez que c’est tout de même moins classe.

 

Depuis ce jour, je ne fais plus rien. Oh, Entendons-nous ! Je continue à regarder pousser mes plantes vertes, à caresser le chat ou à noircir quelques feuilles blanches comme celle-ci de réflexions puissantes sur le sens de la vie ou de récits désopilants sur les amours contrariées de la punaise de lit Cimex lectularius. (2)

Il m’arrive même parfois, bravant tous les dangers, de pousser la porte qui me sépare de ce monde hostile pour vaquer à quelques occupations extérieures, dans notre capitale enfumée ou sur les riants rivages de la côte Atlantique « qui m’a vu naître et que mon cœur adore », comme disait (à l’acte IV, scène V) Camille, la sœur d'Horace, sombre héros tragique et néanmoins éponyme de la pièce du grand Corneille. Re-paf, encore un peu de culture.

 

Mais je ne fais plus rien au sens ou l’entendent la plupart de mes congénères. Ma soudaine inactivité forcée ne m’a pas jeté sur les chemins cahoteux de l’inscription aux cours de gym, aux stages d’œnologie ayurvédique ou de self défense option karaté/zumba.

Pas non plus de garde obligatoire de petits enfants putatifs qui viendrait me casser les tympans et les génitoires en tentant de refaire la décoration de mon modeste logis à coups de ballon de foot.

 

Non, je ne fais rien… J’écoute pousser mes cheveux, comme le disait le grand Jacques (3). Ou pour rester dans le style des grands-chanteurs-disparus-qui-nous-manquent-comme-c’est-pas-possible, «Je vis à l'écart de la place publique, serein, contemplatif, ténébreux, bucolique »(4).

Et donc, ce faisant (c'est-à-dire ne faisant rien), je m’installe mine de rien dans une position hautement philosophique en faisant face au néant.

Ne riez pas. Lisez plutôt les dictionnaires :

 

Farniente : Douce oisiveté, état d'heureuse inaction. Étymologie : Mot italien signifiant proprement « ne rien faire », composé de fare (faire) et niente (néant) (5)

Fainéant : Personne qui ne veut rien faire. Personne qui n'a rien (ou peu de choses) à faire.

Étymologie : Altération populaire d'après la forme verbale fait (faire) et néant, de feignant : part. prés. adj. de feindre au sens de « se dérober, rester inactif » (5)

 

Voici donc ce qui jette la plupart de mes interlocuteurs dans des abîmes d’incompréhension :

« Non ? Mais vraiment…Tu ne fais rien ? Tu n’as pas peur de t’ennuyer ? Il  faut absolument que tu restes actif pour te maintenir… » (ce dernier commandement ayant ma préférence : n’ayant pour ma part aucunement l’impression de m’écrouler sur moi-même comme une vieille serpillière humide, cette obligation absolue d’activité me fait irrémédiablement penser au lapin de la publicité Duracell ). Et je ne suis pas un lapin.

 

L’éventualité de ne rien faire semble rejoindre chez mes contemporains la liste des grandes angoisses existentielles que sont la panne de LiveBox un soir de finale de coupe du Monde de foot ou la non-commercialisation de l’Iphone 7 Plus en finition gris sidéral. Et on ne m’ôtera pas de l’idée que cette terreur est liée au néant susmentionné : sinon, pourquoi cette insistance grotesque à vouloir à tout prix que je peuple mes journées d’activités fébriles ?

 

Le grand Rien semble donc vous faire peur ? Rassurez-vous : on peut toujours tenter de s’en tirer comme Parménide, qui disait que « le néant n’est pas, donc il n’est rien ».

Mais (en vérité) je vous le dis : ce n’est pas en niant le néant, ni en s’ingéniant à être casanier, ou dans tous les cas à nier le néant qu’il naît en nous une envie…néanmoins. Il faut qu’on ait envie de vie, sinon le néant vit. (Oui, ça me fait rire).

 

« Il faut regarder le néant en face pour pouvoir en triompher », disait le poète (6). Et ne rien faire, quelle belle activité, finalement… comme une nouvelle vie… : « Dans ce genre de vie t'attendent l'amour des vertus et leur pratique, l'oubli des passions, la connaissance de la vie et de la mort, et l'altière paix des choses » (7).

 

Et donc ….Vive rien puisque c'est la seule chose qui existe! (8)

 

 

 Bibliographie

 

 

  1. Allez, je suis sympa : Synallagmatique : [En parlant d'un contrat, d'une convention; par opposition à unilatéral] Dans lequel chaque partie s'oblige vis-à-vis de l'autre. Le contrat est une convention par laquelle une ou plusieurs personnes s'obligent, envers une ou plusieurs autres, à donner, à faire ou à ne pas faire quelque chose (...). Le contrat est synallagmatique ou bilatéral lorsque les contractants s'obligent réciproquement les uns envers les autres (Code civil, 1804, art. 1101-1102, p. 200).
  2. Voir : Vagabondages hétéroptériques : http://les-etoiles-dans-le-caniveau.blog4ever.com/vagabondage-heteropterique
  3. Jacques Brel : Les bonbons 67
  4. Georges Brassens : Les trompettes de la renommée
  5. Toutes les définitions sont empruntées à l’indispensable CNRTL, ou Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales : www.cnrtl.fr
  6. Louis Aragon : Les poètes
  7. Sénèque : De la brièveté de la vie
  8. Albert Camus : L'Etat de siège

 

 



24/08/2017
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