Les étoiles dans le caniveau

Les étoiles dans le caniveau

Vagabondage hétéroptérique

Amis, il est temps que quelqu’un se lève et pousse un cri d’alarme :

 

Un danger nous menace, et les discours lénifiants des médias sur le taux de remplissage des campings de l’Aveyron ou la reprise de la ligue 1 n’y changeront rien.

Cet ennemi qui  prépare l’invasion de nos nobles demeures, ce monstre tapi, se dissimule sous le nom savant de Cimex lectularius  (selon notre ami Linné) mais c’est sous le nom de punaise de lit qu’il est le plus connu. En France.

 

Parce que par exemple, au Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord (c'est-à-dire en Angleterre), il répond uniquement si on l’appelle –poliment- bed bug.  En Espagne, c’est  « la chinche de las camas » ce qui lui donne tout de suite un côté plus sympa, vous ne trouvez pas ?

 

Ce charmant animal, de la famille des cimicidés et du sous-ordre des hétéroptères se nourrit exclusivement de sang et ingère à chaque piqure, en moyenne, 1 à 2 fois son poids, au cours d’un repas qui dure de 10 à 20 minutes.

 

Il semble exister depuis bien longtemps… en fait, il existait même bien avant qu’il y ait des lits et on peut se demander comment il s’appelait, à ce moment-là. Parce que, une punaise de lit sans lit, moi, je dis que cela n’a pas de sens… Ben si. Réfléchissez. C’est comme un loup des steppes sans steppes ou un moineau domestique sans domestiques.

 

Mais bref !

 

Cette version préhistorique de l’animal vivait dans des grottes et n’embêtait à l’origine que les chauves-souris.

C’est probablement  de là que lui est  venu son goût pour l’homme des cavernes. Il faut vous dire que la bestiole déteste la lumière et préfère prendre ses repas dans le noir. Elle s’est probablement dit qu’il était quand même plus simple de piquer un gros lourdaud poilu qui ronflait dans la pénombre en digérant son mammouth  plutôt qu’une bestiole qui passait le plus clair de ses nuits (façon de parler !) à voleter un peu partout.

 

On retrouve ensuite sa trace en Egypte vers 1340 avant J-C,  à Tell el-Amarna (à 270 km au sud du Caire), où elle faisait déjà se gratter les ouvriers qui creusaient les tombes pour Akhenaton ou les soldats qui gardaient Toutankhamon. Elle s’en alla ensuite gratter les philosophes Aristophane, Aristote et même Pline l’ancien, qui s’en plaint dans son « «Histoire naturelle ».

 

Elle continue  et s’en va piquer King John « himself » (1166-1216), dans le Hampshire, en Angleterre. Vous vous rendez compte ? King John, le roi Jean, dit Jean sans terre, le fiston d’Aliénor d’Aquitaine quand-même !! Bon, il avait beau ne pas être exactement sympathique (c’est le fameux « prince Jean », le fourbe, dans Robin des bois), moi, je dis que ces bestioles ne respectent rien…

 

Au milieu du 18 siècle, en Ecosse, on se rend compte que les maisons, désormais chauffées au charbon (et non plus à la tourbe) et donc plus chaudes, sont infestées de punaises…

Car en plus d’être un vampire qui craint la lumière, la bête est également frileuse et refuse toute partie de pattes en l’air en-dessous de 13°C. 

Sa devise : «Mercure au plus bas, libido dans le cabas»…

 

Pas de câlin si la température est trop faible.

 

Il faut à Monsieur Punaise un certain confort pour conter fleurette à Madame Punaise. Enfin, quand je dis conter fleurette, on va voir que, question romantisme, c’est pas Frédéric Chopin non plus, l’animal…

Non, Monsieur Punaise est doté d’un fort tempérament qui le pousse, tel un directeur du FMI moyen, à forcer la femelle à des relations sexuelles non consenties dans des lits de hasard…

 

Pire, monsieur Punaise est une espèce d’obsédé sur (6) pattes dont le seul but dans la vie est de copuler avec n’importe quelle punaise, à partir du moment où elle vient  de déjeuner. Chacun sa libido. Lui, c’est de voir quelqu’un terminer un repas qui l’excite… Allez comprendre…

 

Du coup, les bébés punaises et les autres mâles, pour ne pas subir les derniers outrages au moment du dessert, se sont mis à secréter des molécules spéciales (des phéromones) pour avertir l’autre obsédé qu’il s’est gouré et qu’il n’est pas leur genre.

Mais ça ne fonctionne qu’à moitié… de temps en temps, il arrive que Monsieur Cimex, emporté par son désir ardent, copule avec un autre mâle… Il est donc, dans son genre un précurseur du mariage pour tous et un des nombreux exemples d’homosexualité animale.

 

Pourtant Madame Punaise a tout ce qu’il faut, là où il faut. Bon attention, c’est pas le genre décolletés pigeonnants  et porte-jarretelles non plus. D’ailleurs trois paires de porte jarretelles, allez essayer de trouver ça, vous… 

Non, je veux dire qu’elle équipée d’un système génital tout à fait normal qui fonctionne d’ailleurs pour la ponte, mais que le mâle n’utilise jamais pour l’accouplement

 

Parce que ce n’est pas un tendre… dès que  Dame punaise finit son diner, sans même régler le repas avec sa carte bleue et la raccompagner chez elle en voiture, le mâle monte dessus et sans réfléchir «poinçonne » la femelle entre les côtes (sternites) 5 et 6, lui transperce l’abdomen et injecte directement son petit matériel dans une sorte de réceptacle appelé spermalège… le sperme va ensuite circuler via le sang jusqu’aux ovaires et féconder la femelle.

 

Le mâle s’éloigne ensuite à la recherche d’une autre compagne, en sifflotant  « J’suis l’poinçonneur des Lilas »….

La femelle, elle, part en claudiquant, drapée dans sa dignité et en récitant le Cid, Acte 1 scène 6 :

« Percé(e) jusques au fond du coeur

D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,

Misérable vengeur d'une juste querelle,

Et malheureux objet d'une injuste rigueur,

Je demeure immobile, et mon âme abattue

Cède au coup qui me tue »

 

C’est ce que les savants appellent une « insémination extragénitale traumatique ». En langage Cimex lectularius : « Aie ! mais ça va pas, non ? »

 

Comme une femelle peut être « visitée » comme ça par plusieurs mâles, je vous laisse imaginer l’état des femelles à la saison des amours. En plus, comme monsieur Punaise a une hygiène douteuse, il lui arrive par la même occasion d’introduire dans la femelle des bactéries diverses qui entraineront la mort de Madame.

C’est le fameux « coup qui me tue » dont parlait Corneille précédemment.

Une sorte de MST de la punaise, en quelque sorte…

 

Tant qu’il faisait froid et que cela endormait la sexualité débridée du perforateur fou, tout allait bien. Mais de nos jours, un intérieur de maison à moins de 13 degrés, ç a ne court pas les rues. Ce qui rend Monsieur Punaise chaud comme la braise…. La femelle va pondre ensuite de 5 à 15 œufs par jour, jusqu’à un possible total de 200 à 500 au cours de sa vie…

 

Ce qui vous donne une idée du problème… ajoutez à cela qu’un individu peut aisément survivre six mois à un an sans manger, si nécessaire, et que, à force d’être traitées par des insecticides, à New York, les punaises de lit sont 250 fois plus résistantes aux pesticides courants que les punaises de lits de Floride….

Les chercheurs qui se sont penchés sur la question ont identifié 14 gènes impliqués dans cette résistance : développement d'une peau plus épaisse qui empêche les insecticides de pénétrer, mutations qui empêchent les toxines d'atteindre le système nerveux ou qui augmentent la production d'enzymes détruisant les insecticides, ou modifiant leur transport dans l’organisme…. De vrais mutants, je vous dis !

 

Ces charmantes bestioles sont donc en train de nous envahir.

 

Les américains ont même créé un site web afin de savoir si votre hôtel ou votre quartier est infesté (seulement aux Etats-Unis):

http://www.bedbugregistry.com

Créé en 2006, le site a reçu 20000 rapports d’infestations,  concernant un total de 12000 sites...

 

Mais pas de panique, il existe une solution.

 Si les insecticides ne peuvent pas grand-chose en raison de la résistance acquise, il nous reste heureusement les ennemis naturels, la lutte biologique :

Les pires ennemis de la punaise de lit sont – en plus de la chaussure pointure 42, qui fonctionne remarquablement bien - la Scutigère véloce (sorte de mille pattes cavaleur, assez difficile à domestiquer) et la blatte, le cancrelat… bref le cafard.

 

La seule solution restante pour lutter contre l’invasion des punaises de lit est donc d’élever des cafards en masse dans vos appartements. Lorsque vous ne pourrez plus faire un pas sans marcher sur un cafard, nul doute que la dernière Cimex Lectularius aura quitté pour toujours votre domicile avec armes et bagages, baluchon sur l’épaule.

 

Vous voyez que je suis de bon conseil… Non, ne me remerciez pas.

Je vous souhaite une bonne nuit, peuplée de beaux rêves.

 

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Bibliographie

  • Alastair D. Stutt and Michael T. Siva-Jothy : Traumatic insemination and sexual conflict in the bedbug Cimex lectularius in Proc. Natl. Acad. Sci. USA,  May 8, 2001 vol. 98 no. 10, 5683–5687
  • Eva Panagiotakopulu and Paul C. Buckland : Cimex lectularius L., the common bed bug from Pharaonic Egypt in Antiquity, Volume: 73  Number: 282  Page: 908–911
  • F. Zhu et al.  : Bed bugs evolved unique adaptive strategy to resist pyrethroid insecticides in Scientific Reports Vol. 3, March 14, 2013. DOI: 10.1038/srep01456
  • Berenger  JM et al. : Les punaises de lits (Heteroptera, Cimicidae) : une actualité « envahissante »  in Med Trop 2008; 68 : 563-567

 

 

 

 

 

 

 



27/08/2013
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