Les étoiles dans le caniveau

Les étoiles dans le caniveau

Du goût et des odeurs : L’omniprésent parfum des viverridés (Tome I)

Paris, novembre 2013

 

I – Cigarette, civette et eau de toilette

 

Saviez-vous qu’il existe à Paris dix-sept débits de tabac qui s’appellent « La Civette » ? Et que dans toute l’île de France, ils sont plus d’une quarantaine ?

 

Je suis bien conscient que cette information a peu de chance de se placer un jour en tête de vos préoccupations, et j’entends déjà çà et là divers commentaires désobligeants : « keksapeubienm’fout’ », « ça m’fait une belle jambe », voire un « ça m’en touche une sans faire bouger l’autre » dans la plus pure tradition chiraquienne et autres « rien à cirer, y’a danse avec les stars à la télé ce soir ».

Et pourtant une question me taraude : quel rapport peut-il bien exister entre une civette et un vendeur de tabac ?

Et tout d’abord, qu’est-ce qu’une civette ?

Ecartons d’un revers de main dédaigneux la « plante à racine bulbeuse ressemblant à l’oignon », la cive – ou civette.

Non, ces plantes-là ne se fument pas. Fumer de la ciboulette (autre variante de la cive) serait faire montre d’un profond désespoir cannabinoïdesque. Le produit actif qui fait rire, c’est le THC ou Tétra Hydro Cannabinol. La littérature scientifique est muette sur le Tétra Hydro Ciboulettol.

Ecartons également un possible féminin féministe du civet (de lapin). Ce met là nous ramènerait encore à cette plante bulbeuse qui entrait dans la composition du « connin au civé », autre nom du civet de lapin au XIIIème siècle. Nous passerons ici pudiquement, mais en rougissant, sur ce connin (du latin cuniculus) qui, abrégé en trois lettres, servira plus tard à désigner un autre petit animal doux et caressant, si proche de l’homme…

Non, la civette dont nous parlons ici est un animal de la famille des viverridés. Grosso modo, cela ressemble (selon l’observateur) à un chat… ou à une hyène… ou à un furet … ou des fois à un raton-laveur. Les avis divergent.

Il en existe de plusieurs types tout autour du globe, mais toutes vivent principalement la nuit. Certaines passent leur temps à manger des fruits au sommet des arbres, tandis que d’autres dégustent ces mêmes fruits mais aussi petits vertébrés, insectes divers… au ras du sol(1).

 

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Attachons nous tout d’abord à la famille ras-du-sol. Deux représentants de cette honorable famille de rase-mottes sont particulièrement intéressants : Viverricula indica, ou petite civette de l’Inde et Civettictis civetta ou civette d’Afrique.

Bien que toutes deux civettes, elles ne se ressemblent pas. Tout d’abord, parce qu’elles vivent dans des régions différentes du monde (ben oui, regardez le nom avant de dire « ah bon ? » bêtement. Faudrait voir à suivre un minimum, quand même !). Ensuite, elles ne concourent pas dans la même catégorie :

A ma droite, la petite civette de l’Inde : 55cm de taille, plus 40 cm de queue, pour un poids de 3 kilogrammes environ.

A ma gauche, la civette d’Afrique : 75 cm de long, plus 40 cm de queue, avec un poids moyen de 12.5 kilogrammes. Le modèle au-dessus, quoi !

Comme aurait pu dire Rocco à Pepa dans le film « 100000 dollars au soleil » : « … Quand les civettes d’Afrique de 12 kilos disent certaines choses, les petites civettes de l’Inde de 3 kilos les écoutent » !

Toutes deux ont l’habitude de marquer leur territoire à l’aide d’un liquide secrété par leur glandes périnéales (ou périanales), situées entre l’anus et les organes génitaux du mâle ou de la femelle. Cette substance, épaisse et gluante, ressemble à du miel jaunâtre à brun et – comment dire ?– pue abominaffreusement lorsqu’elle est émise par l’animal. Pour vous donner une idée, quelque chose entre l’odeur d’excrément et d’urine de chat concentrée, d’après les spécialistes. Une infection.

Mais oh merveille…. Dès que ce liquide est suffisamment dilué, son odeur devient celle du muguet, avec des petites notes musquées… je ne vous dis que cela !

Ce parfum est dû à la civetone, ou civettone, qui est une molécule cyclique.

Une molécule cyclique, c’est une molécule dans laquelle le premier atome de carbone forme une liaison avec le dernier atome pour former une sorte d’anneau. Un des exemples les plus simples, c’est le benzène, de formule C6H6 :

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(Merci de revoir vos notes sur Dimitri Ivanovitch Carbonara et les liaisons chimiques).

Toujours la même molécule de benzène, mais en plus joli et avec des couleurs :

 

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La civetone, ou civettone, elle, forme un cycle composé de 17 atomes de carbone, ce qui n’est pas très courant et la rend très jolie à dessiner :

 

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Que l’on peut simplifier comme cela :

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Il ne lui manque plus que deux yeux et on dirait la tête de Mickey. Ben si, regardez !!

 

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Bon, on s’égare…

 

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Depuis des temps que l’on pourrait qualifier d’immémoriaux si on ne craignait pas les clichés, ce liquide émis par les civettes est très recherché …

La légende dit que lorsque la reine de Saba (1013-982 avant JC) est venue rendre visite au roi Salomon à Jérusalem, elle lui a remis en cadeau du « musc de civette »(2) : « La reine décida d’adresser des cadeaux à Salomon et elle lui envoya immédiatement 500 esclaves hommes et 500 esclaves femmes, 500 lingots d’or, une couronne sertie de pierres précieuses ainsi qu’une grande quantité de musc, d’ambre, d’épices et de bois précieux (3) ». Personnellement, je trouve ça quand même vachement plus classe que d’offrir une azalée et une bouteille de vin, quand on est invité.

En même temps, mille esclaves, moi je dis qu’il faut avoir la place….

Revenons à « la civette », puisque que l’on a baptisé ce fameux miel du même nom que l’animal.

L’animal en secrète 2 à 6 g par mois, de manière continue entre l’âge de 5 mois et 7/8 ans. Du coup, les paysans de certaines régions d’Inde ont eu l’idée d’élever les civettes (ici Viverricula indica, ou petite civette de l’Inde) dans une cage : ils installent verticalement, au milieu de la cage un pieu en bois sur lequel les civettes viennent se frotter régulièrement et déposer le précieux liquide(4) que les paysans récoltent ensuite.

Ça, c’est la version sympa. Il arrive, dans d’autres cas, (en Ethiopie notamment, avec Civettictis civetta ou civette d’Afrique) qu’afin « d’optimiser les rendements » (comme on dirait dans les écoles de commerce) on maltraite les civettes (cages trop petites, absence de soins, pressage des glandes pour récupérer plus de substance…).

La WSPA (World Society for Protection of Animals, comme qui dirait la SPA mondiale) a enquêté et le bilan n’est pas très brillant pour les Français : officiellement, plus de 1000 kilos de liquide sont exportés d’Ethiopie chaque année dont environ 90% vers la France(2). Il est vendu environ 450 dollars le kilo par les grossistes éthiopiens. Pour vous donner une idée, d'après la Banque mondiale, le revenu moyen annuel par habitant en Ethiopie était d’environ 390 dollars (290 euros) en 2011.

Ce produit est utilisé dans l’industrie du parfum et des cosmétiques : de nombreux grands parfumeurs l’ont utilisé pour leurs parfums les plus célèbres (par exemple Shalimar) et même le cultissime Chanel N°5, qui servait à habiller Marylin la nuit, en contenait.

Il parait que depuis 1998, soucieux du bien-être des animaux, Chanel l’a remplacé par une version synthétique… Mais pourtant cette tonne qui continue à être exportée chaque année doit bien finir quelque part…

Pour la WSPA « cette exploitation est totalement inacceptable et les pressions appropriées doivent être appliquées afin de mettre un terme aux conditions de vie déplorables des animaux dans les fermes éthiopiennes » (2).

De plus « quand civette vieillit, source se tarie » (pourrait dire un vieux proverbe indien, s’il existait) et les civettes finissent bien souvent dans l’assiette de leur éleveur. En effet, la civette (dit-on, je n’ai pas goûté personnellement) est très goûteuse, nourrissante et même susceptible de redonner vigueur et vitalité aux malades selon les croyances populaires locales.

J’imagine déjà le menu : aujourd’hui, civet de civette !!

A part cette utilisation dans la parfumerie, les sécrétions de la petite civette Viverricula Indica sont utilisées en Inde(1) comme anti-asthmatique, anti-inflammatoire et même… aphrodisiaque. On s’en sert aussi au cours de certains rituels religieux, en médecine ayurvédique mais également pour fabriquer des bâtons d’encens.

Cette civette sert aussi - et voici que nous arrivons à l’objet initial de notre propos - à parfumer le tabac. Il parait même que dans une région d’Inde appelée le Kerala, on mélange à la civette, de la ganja (c'est-à-dire du cannabis, de la marijuana… « de la beu », quoi) et que l’on roule l’ensemble dans une feuille de tabac. Ah, les barbares… voilà bien des mœurs d’une autre époque !

Euh, non, en fait !

En Europe, les tabacs (notamment à priser) ont longtemps été parfumés à l’extrait de civette, au point que le mot « civette » était souvent devenu synonyme de « tabac », comme le prouve le dialogue suivant, extrait de « la Grande duchesse de Gerolstein » de notre ami Jacques Offenbach:

 

Dialogue entre deux protagonistes de l’histoire, le général Boum et baron Puck : 

(Ah, le général Boum !….on reconnait bien là l’humour de notre ami Offenbach, par ailleurs auteur inoubliable du fameux « je suis l’époux de la reine, poux de la reine, poux de la reine…»).

 

PUCK

Bien!... maintenant, parlons un peu de nos propres affaires... (il lui offre une prise de tabac.) En usez-vous?...

BOUM

Non, pas de cela!... (il prend à sa ceinture un pistolet à deux coups, le décharge en l'air puis porte, l'un après l'autre, les canons fumants sous chacune de ses narines en respirant avec force l'odeur de la poudre). Voilà ma civette, à moi!

 

C’est pour cette raison que l’un des débits de tabac les plus anciens de Paris (qui fêtera quand même ses trois siècles d’existence en 2016 !) au 157 rue Saint-Honoré se nomme… A La Civette (5).

A noter qu’un article, paru en 1957 dans la revue « Vie et Langage » (6) conteste cette version et propose une autre origine à ce nom : un certain Monsieur Civette aurait été propriétaire du bureau de tabac de la rue Saint-Honoré et lui aurait laissé son nom. Le problème, c’est que même le site Internet officiel du fameux bureau de tabac (6) confirme l’origine animale du nom. Aucune trace non plus de ce Monsieur Civette nulle part. Même une recherche de la fréquence du patronyme « Civette » au début du XIXème siècle (on ne peut pas aisément remonter avant), nous apprend qu’il n’existait que sept personnes portant ce nom en France, et qu’elles habitaient toutes le nord de la France. Pas de « Civette » à Paris…

Serait-il possible que l’estimable revue Vie et Langage, émanation de la librairie Larousse et organe de L’Office du Vocabulaire Français (un des ancêtres du Conseil Supérieur de la Langue Française), se mette à ce point le doigt dans l’œil jusqu’au calcanéum (os du talon)? Je n’ose y croire…

 

Une chose est certaine : l’extrait de civette était toujours présent, en 2000 dans la liste des additifs autorisés pour les tabacs au Royaume uni (7) ! Il est donc très probablement toujours utilisé de nos jours pour parfumer le tabac.

 

 

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 ... A suivre....

 

 

 

 



17/11/2013
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