Les étoiles dans le caniveau

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Magie, magie, et vos idées ont du génie 3-Généalogie de la magie (Hommage à Clément Rosset)

Paris, août 2018

Magie, magie, et vos idées ont du génie 

 

 

3-Généalogie de la magie (Hommage à Clément Rosset)

 

 

« On mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter »

Emmanuel Kant

 

 

Au début était la mort…  C’est la raison essentielle et fondatrice de toute pensée magique : l’homme sait à la fois qu’il est vivant (et il en a pleinement conscience en permanence) ET qu’il va mourir (et il essaie de l’oublier, en permanence également).

 

Et c’est inacceptable.

 

Alors il cherche un sens à sa vie et au monde (Scoop : Personnellement, après des années de recherche, je connais le sens de la vie et je vous le révélerai à la fin de cet article).

 

C’est ce que Clément Rosset (le philosophe de l’approbation du réel, récemment disparu) appelle « la nature intrinsèquement douloureuse et tragique de la réalité » :

« Ainsi, l’homme est-il la seule créature connue à avoir conscience de sa propre mort (comme de la mort promise à toute chose), mais aussi la seule à rejeter sans appel l’idée de la mort. Il sait qu’il vit, mais ne sait pas comment il fait pour vivre ; il sait qu’il doit mourir, mais ne sait pas comment il fera pour mourir(…) Également incapable de savoir et d’ignorer(…)

On dirait qu’un programmateur divin et universel, à moins qu’il ne s’agisse seulement du hasard des choses comme le suggère Épicure, a commis ici un impair de base, adressant une information confidentielle à un terminal hors d’état de la recevoir, de la maîtriser et de l’intégrer à son propre programme : révélant à l’homme une vérité qu’il est incapable d’admettre, mais aussi, et malheureusement, très capable d’entendre ».(13)

 

« Je n’existe pas » : phrase impossible ; et pourtant cela sera (15). C’est le premier des insupportables.

 

Ensuite viennent le hasard et le non-sens de notre existence dans un cosmos infini : entre la métaphysique du hasard et celle de la providence, tous les matérialistes ont choisi et nous préviennent. Pour Démocrite, (philosophe, 400 avant JC) : « “Notre ciel et tous les mondes ont pour cause le hasard: car c’est du hasard que provient la formation du tourbillon”, comme pour Jacques Monod (scientifique, 20ème siècle) « L'ancienne alliance est rompue ; l'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'Univers d'où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n'est écrit nulle part.»(16).

 

L’Homme n’est voulu par personne…ni par Dieu, ni par l’Univers… Enlevons les  majuscules, il n’y a aucune cause finale, aucune téléologie, aucun destin. Si l’homme n’existait pas, l’univers continuerait tranquillement son petit bonhomme de chemin, et le réel demeurerait le réel.

L’univers a 13,8 milliards d’années l’homme 300 000 ans, au maximum. Il s’est donc (très bien) passé de l’existence de l’homme pendant 13,799 milliards d’années.

Un journaliste scientifique s’est livré récemment à un calcul intéressant pour illustrer cela (17) : imaginer de résumer toute l’histoire de l’univers sur un an.

Le Big Bang se produit donc le 1er janvier, à 0 heure. Notre galaxie, la voie lactée, se forme aux alentours du 12 mai, notre système solaire naît le 2 septembre. Les premières traces de vie apparaissent le 9 septembre, les dinosaures le 25 décembre. Le 30 décembre, ils disparaissent. (Après 165 millions d’années en temps réel, tout de même). Un peu avant 23 heures, les premiers Homo Erectus se promènent à la surface de la Terre. Homo Sapiens, lui arrive à 23h48. A 23h59mn20s, il dessine sur les murs de la grotte de Lascaux… Et toute son histoire, jusqu’à nos jours, tient dans ces dernières 40 secondes.

Et que dire de ta vie, ami lecteur, qui a commencé il y a quelques dizaines d’années et finira probablement dans un nombre plus ou moins équivalent d’années ? Elle représente, à cette échelle, … un sixième de seconde sur cette année.

 

Poser la question du sens de l’homme est donc aussi inutile que de se poser la question du sens de l’étoile MACS J1149 + 2223 Lensed Star-1, plus connue sous le nom d’Icare (18). Découverte grâce au télescope spatial Hubble de la NASA, elle est l’étoile la plus lointaine jamais observée. Elle est située à 9,3 milliards d’années-lumière de la Terre, c'est-à-dire qu’en se déplaçant aussi vite que la lumière (soit 300 000 km/s, ce qui donnerait quand même des boutons à Albert Einstein), il nous faudrait 9.3 milliards d’années pour aller voir et évaluer son « sens ». Et autant pour en revenir afin d’en discuter. Ce que nous ne sommes pas prêts de faire, mais qui n’enlève rien à la réalité de cet objet céleste : cette planète est aussi indispensable (puisqu’elle en fait partie) qu’inutile (puisque qu’il ne serait que marginalement modifié par son absence) à l’univers que notre bonne chère Planète Bleue...

 

Et puis n’oublie jamais que tu es l’un des 7,640 milliards d’êtres humains vivant sur la Terre, qui elle-même ne représente qu’une planète du système solaire, infime partie de notre galaxie (la voie lactée) et de ses 1.7 milliards d’étoiles, elle-même une parmi les quelques centaines de milliards de galaxie de masse significative dans l’univers… Plus le vertige grandit, plus notre sens s’éloigne.

 

Désolé, mais l’Homme -donc toi- n’a pour l’univers aucun intérêt ni signification. Et cela, bien entendu, ébranle toutes nos certitudes, et cet insupportable nous jette illico dans les bras de l’espoir :

 « On touche ici à un point assez mystérieux et en tout cas non encore élucidé de la nature humaine : l’intolérance à l’incertitude, intolérance telle qu’elle entraîne beaucoup d’hommes à souffrir les pires et les plus réels des maux en échange de l’espoir, si vague soit-il, d’un rien de certitude »(13)

 

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Clément Rosset théorise dans un autre ouvrage (14) les différentes formes que peut alors prendre le refus de cet insupportable :

1-   Le suicide : anéantir le réel en m’anéantissant. Radical !

2-   L’effondrement mental : la folie. Grâce à la perte de mon équilibre mental et à l’aide du refoulement de Freud (pensée renvoyée dans l’inconscient), voire de la forclusion de Lacan (pensée renvoyée hors de toutes instances psychiques), je supprime le réel et ses manifestations déplaisantes.

3-   L’alcool ou les drogues diverses : le réel existe toujours, mais est perçu de façon modifiée. Il peut alors devenir acceptable. (Je recommande personnellement le whisky écossais single malt, mais c’est à chacun de choisir).

4-   Enfin, la forme la plus courante de refus du réel, l’illusion :

« Je ne refuse pas de voir, et ne nie en rien le réel qui m’est montré. Mais ma complaisance s’arrête là. J’ai vu, j’ai admis, mais qu’on ne m’en demande pas davantage. Pour le reste, je maintiens mon point de vue, persiste dans mon comportement, tout comme si je n’avais rien vu (…)

Cette perception inutile constitue semble-t-il un des caractères les plus remarquable de l’illusion (…) L’illusionné, dit-on parfois, ne voit pas : il est aveugle, aveuglé. La réalité a beau s’offrir à sa perception, il ne réussit pas à la percevoir ou la perçoit déformée, tout attentif qu’il est aux seuls fantasmes de son imagination et de son désir.(14)

C’est « l’exorcisme hallucinatoire du réel »(13) 

 

La vérité n’a pas de sens, pas plus que notre existence. L’univers se moque totalement de nous, et pourtant, la pensée magique est là ; c’est l’illusion de Rosset : « quant au réel, s’il insiste et tient absolument à être perçu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs(…) Je perçois que le feu est rouge – mais en conclus que c’est à moi de passer. (14)

 

« On ne peut rien faire contre celui qui décide de ne pas voir » disais-je dans l’article précédent. On peut encore moins pour celui qui voit, mais qui décide d’adopter une conduite contraire à ce qu’il voit, « qui perçoit juste mais tombe à côté dans la conséquence »(14)

 

Les partisans des pensées positives voient chaque jour les guerres, les massacres, les enfants qui meurent de faim, les accidents, la maladie, la violence et la mort aveugle… Ils voient que tout cela apparait ou disparait en dehors de toute logique, de toute « morale », de toute volonté et de tout projet construit MAIS veulent croire que leur pensée peut à elle seule tout contrôler.

 

Il n’y a pas que l’idée de dieu qui soit mort au bout d’une corde à Auschwitz… Ou était aussi « l’univers salvateur » quand des enfants-soldats de huit ans préparaient des soupes avec les membres coupés de leurs ennemis en Sierra Leone dans les années 90 ?

La vérité du réel nous montre chaque jour sa cruauté : « Cette vérité n’a pas de sens. Elle n’a pas de valeur. Elle est ce qu’elle est : insensée et indifférente (…) Elle ne va nulle part, ne promet rien, n’annonce rien (…) L’avenir n’est pas son problème. Ni l’espérance. Ni la morale (...) Elle ne s’occupe pas des hommes. (15).

Mais en dépit de la logique, en absence de preuve et contre toutes les lois de la physique… les tenants de la pensée positive contrôlent l’univers.

 

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Et si on remplaçait ces pensées magiques par une pensée critique ? La magie ne fait que nous écarter du réel… Avant d’aller chercher des arrière-mondes, profitons du monde présent, le seul dont nous soyons certains. Il peut aussi être beau, depuis la goutte de rosée sur le pétale de rose, jusqu’aux longues plumes effilées qui volent au vent sur la tête de l’aigrette garzette.

Être lucide, c’est voir la fleur ET la guerre, les étoiles ET la maladie. Un caillou, un visage aimé ou un insecte peuvent suffire pour sourire… Comme disait le biologiste Jean Rostand : « L’idée de la mort glisse sur moi quand je regarde certains visages ou quand je manipule mes crapauds ». (19)

 

Et si nous laissions tomber les illusions et choisissions plutôt le « gai désespoir » de Comte Sponville puisque c'est toujours de l’espoir que vient la déception, et qu'il faut d'abord et avant tout vivre… Maintenant. Sans attendre un hypothétique bonheur qui ne viendra pas.

« Il s’agit en effet de vivre et de lutter…Désespoir n’est pas renoncement, matérialisme n’est pas bassesse ». (15)

 

Entendons-nous bien. Le matérialisme dont parle Comte-Sponville ici n’a rien à voir avec ce mode de vie qui conduit chaque jour nos congénères à se presser en meute devant divers magasins pour y acquérir le dernier machin à la mode. Le matérialisme est ici philosophique : il considère qu’il n’existe pas d’autre substance que la matière, que la pensée et la conscience, (ou « l’âme »), ne sont que produits secondaires de la matière. Bref, que c’est l’organe cerveau qui pense. Il rejette l’existence de l’au-delà et de dieux, s’opposant ainsi au spiritualisme. Le matérialisme est moniste (une seule substance, matérielle, existe), quand le spiritualisme est dualiste (il existe une matière et un esprit immatériel). Évidemment, le matérialisme est athée, et ne croit à rien de surnaturel.

 

« Cessons donc de croire, et commençons à vivre. Espérer, c’est attendre ; le bonheur commence lorsque l’on n’attend plus »

« Vivre en vérité, c’est vivre sa vie - et jusqu’à ses rêves - au lieu de la rêver ; c’est agir au lieu de prier, rire au lieu d’espérer, connaître au lieu d’interpréter…. Et crier quand on a mal… »(15).

 

Comme le conseille Lucrèce, en se débarrassant des pensées magiques, devenons donc les égaux du ciel !

Quare religio pedibus subiecta vicissim

Opteritur, nos exaequat victoria caelo (20)

(Et c’est pourquoi le tour

Est maintenant venu, pour la religion,

Ayant eu le dessous, d’être foulée aux pieds,

Tandis que la victoire égaux du ciel nous fait)

 

La meilleure image pour décrire notre vie : nous sommes les chauffeurs d’un camion fou dont les freins ont lâché dans une descente et qui fonce sur un mur en béton.

Notre seule possibilité ? Passer la tête par la portière et frissonner en sentant l’air frais sur notre visage…

 

 

P.S. Important : Je vous ai dit plus haut que je connaissais le sens de la vie, alors je vous le livre ; oui, la vie a un sens : de la naissance à la mort, et jamais dans l’autre sens.

 

BIBLIOGRAPHIE

 

  1. Clément Rosset : Le principe de cruauté – Les éditions de minuit
  2. Clément Rosset : Le réel et son double – Folio Essais
  3. André Comte-Sponville : Traité du désespoir et de la béatitude – PUF Quadrige
  4. Jacques Monod, Le Hasard et la Nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Seuil
  5. http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2017/05/31/lhistoire-de-lunivers-condensee-en-un-an/
  6. https://www.lemonde.fr/cosmos/article/2018/04/03/decouverte-de-l-etoile-la-plus-lointaine-jamais-reperee_5279748_1650695.html
  7. Jean Rostand : Carnet d’un biologiste - Le livre de poche.
  8. Lucrèce : De la nature des choses – Le livre de poche - v.78-79


05/09/2018
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