Les étoiles dans le caniveau

Les étoiles dans le caniveau

Problème nippon

Francfort, juillet 2014

 

 

« Sais-tu résoudre les problèmes » ?

 

La question, à première vue, semblait bizarre….. Mais elle m’était posée par mon supérieur hiérarchique et était donc très certainement pétrie d’un sens et d’une intelligence qui échappait pour l’instant à mon misérable cerveau atrophié.

La vie ayant été jusque-là plutôt prodigue à mon égard en m’envoyant en travers des mandibules et à plusieurs reprises quelques problèmes pas piqués des hannetons qu’il m’avait fallu résoudre, je pensais donc, malheureux vermisseau boursouflé d’orgueil, que je me débrouillais pas plus mal qu’un autre dans ce domaine …

 

La question devint plus précise :« As-tu déjà suivi un stage sur la résolution de problèmes ? »

Je dus admettre mon ignorance... Je connaissais les stages de char à voile, d’expression théâtrale, de poterie en Lozère, les stages d’initiation à la réflexologie plantaire, à l'herboristerie chamanique, à la danse baroque ou à l’astrologie chinoise. Mais un stage sur la résolution de problèmes….. Cela me sembla derechef aussi sexy qu’une revue du Crazy Horse Saloon menée par Angela Merkel, mais bon…

 

« Il faut absolument que tu t’inscrives au prochain stage, qui aura lieu dans notre filiale de Francfort. Ce stage est basé sur les méthodes de travail qui ont fait leurs preuves chez Toyota, le célèbre fabricant d’automobiles» « Mais d’abord, il te faut trouver un problème sur lequel tu puisses réfléchir pendant ce stage ».

 

Pauvre de moi ! J’avouais rapidement et piteusement que, pour l’instant, là, je ne voyais point de problème insurmontable dans mon morne quotidien. Enfin rien qui ne vaille la peine de traverser une partie de l’Europe en aéronef, contribuant ainsi au réchauffement climatique tout en augmentant ma trace carbone. En bref, et pour faire simple,  je n’avais pas de problème….

Ahahahah ! triompha mon boss. Tu sais ce que disent justement les managers de TOYOTA ? L’absence de problème EST un problème

 

Je restais confondu devant ce paradoxe pseudo philosophique de vendeur de voitures :

Et si, de la même manière, l’absence de beefsteak était un beefsteak ? Cela résoudrait à coup sûr le problème de la faim dans le monde … et à contrario, pouvait-on donc  dire alors que la présence d’un problème n’était pas un problème ?

Magritte nous l’avait pourtant déjà dit dans son tableau « La trahison des images » : le dessin d’une pipe n’est pas une pipe.

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Dès que je fus remis de ce vertige existentiel, nous nous mîmes donc à chercher, ensemble, mon problème….

mais rien, nib, walou, que dal, bernique, macache, que t’chi, peau de balle, nada…..pas de problème à l’horizon. Même mon chef dut en convenir : il ne voyait pas….

 

Juste après qu’il eut articulé cet aveu d’impuissance, le ciel devint soudain plus sombre : les noires ailes du Désespoir nous recouvraient lentement de leur étouffant manteau. A quoi bon poursuivre une quelconque vie, que dis-je, une survie dans cette vallée de larmes si nous n’étions même pas capable de nous trouver un bon gros problème digne de ce nom, que monsieur Toyota, nouveau Dieu descendu de l’Olympe, pourrait nous résoudre en deux coups de cuillère à pot?

 

Mon supérieur, lui, trouva assez aisément une échappatoire (c’est pour cela qu’il est chef) : en appliquant le principe de management bien connu dit « principe de la patate chaude », il décida  que, en cherchant bien, je devrais bien trouver un problème. Mais si. En cherchant bien, je suis sûr. C’est ton « challenge ». Et hop !

 

En effet, j’avais désormais un problème : trouver un problème.

 

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Après de longues recherches désespérées, le ciel s’ouvrit enfin et je me souvins d’un coup d’un petit souci que je rencontrais dans mon travail quotidien. Rien qui ne vaille la peine que je vous explique. Le genre de truc auquel j’avais jusqu’ici porté une attention à peu près égale à celle que l’on porte à un lacet qui commence à se dénouer. Je décidais in petto de le promouvoir au rang de problème numéro un : Alléluia, je tenais mon sujet de réflexion ! Direction Francfort…

 

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Vous connaissez la chanson « le 15 juillet à 5 heures » de Serge Lama ? Je sais bien que Serge Lama, chanteur de l’ère pompidolo-giscardienne, n’évoque plus rien aux générations nouvelles, mais ce garçon a pourtant écrit de très belles chansons, dont celle-ci.

Il y est question de deux amis qui se retrouve pendant une après-midi d’été sous une véranda, dans « un bruit feutré de sandales et devant un parterre de fleur ». On imagine une douce torpeur d’été, « la chanson des frelons et le goût du raisin bien tendre », et les confidences échangées….

 

Alors pouvez-vous me dire ce que je fais, moi, pauvre damné de la terre, ce même 15 juillet à cinq heures de l’après-midi, dans un hôtel de la banlieue de Francfort, à tenter de comprendre la pensée de Monsieur Toyota et à essayer de voir comment elle pourrait me permettre de résoudre un problème que je n’avais de toutes façons pas deux jours auparavant?

Pourquoi, en cette radieuse et chaude après-midi d’été, en suis-je réduit à faire entrer dans mon cerveau fatigué des concepts abscons aux noms de plats de restaurants japonais : Shusa, Muda, Kanban, Hoshin Kanri… Il ne manque plus que la sauce Soja et le Wasabi !

J’ai le plus grand respect pour les mécaniciens nippons, mais si on m’avait dit un jour que le toyotisme (puisque c’est le nom que l’on donne à ces élucubrations) mènerait nos vies dans les pays où sont nés stoïcisme et épicurisme…

 

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En plus de la résolution magique de tous les problèmes, une des théories principales de cette philosophie de (grand) bazar est la « Lean Culture » littéralement la « culture du maigre ».

Cette doctrine fait l’apologie des systèmes allégés, débarrassés des charges inutiles et optimisés aux petits oignons, en oubliant au passage le bien-être des employés.

Condamnés à l’amélioration continue, les nouveaux cochons d’inde tournent la roue. Tout autour d’eux, les dirigeants chassent  le « Muda », comme ils disent, c'est-à-dire le gaspillage, le déchet, l’inutile, … l’improductif.

Stress maximal pour rentabilité optimale : optimiser les gestes, la gestion du temps, les stocks, les personnes. Comme toujours, c’est l’individu que l’on sacrifie sur l’autel de la productivité(1)

Oui, c’est bien la vieille doctrine du Taylorisme, mais en pire et repeinte aux couleurs du pays du soleil levant. Vous avez aimé les mangas, Uniqlo et les sushis : vous adorerez le TPS (Toyota Production System).

 

La culture du maigre… Tiens, je vais descendre au bar de l’hôtel et résister comme je peux à la dictature nipponne :

« Garçon, un bretzel, un club sandwich avec des frites et une grande Pils, bitte ! »

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

  1. http://www.alternatives-economiques.fr/les-fausses-promesses-de-la-methode_fr_art_1144_58671.html


21/07/2014
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