Les étoiles dans le caniveau

Les étoiles dans le caniveau

Apologie de la peur

 

Paris, le 6 octobre 2020

 

 

André Comte-Sponville est un philosophe pour l’œuvre duquel j’ai le plus profond respect. L’homme qui a écrit le merveilleux « Traité du désespoir et de la béatitude » ne peut pas être mauvais. C’est pourquoi j’ai été particulièrement triste de l’entendre proférer quelques billevesées bien peu dignes de son intelligence sur les ondes d’une radio que je pourrais qualifier de périphérique si je ne craignais de passer pour un vieux con suranné :

 

"Je n'ai pas peur de la Covid-19", a assuré le philosophe au micro de RTL, en soutenant qu'il n'y avait "pas de raison de s'affoler » et qu’il fallait "relativiser le nombre de morts de la Covid-19 par rapport aux morts liées à d'autres maladies." Il a invité d’ailleurs à "prendre du recul en lisant Montaigne, qui a connu l'épidémie de peste en 1585 et les guerres de religions."

 

Nous ne nous attarderons pas sur l’utilisation par un philosophe censé sensé du vieux sophisme éculé dit « de la double faute » (Two wrongs make a right) plus connu sous le nom du « Ouais, mais y’a pire ailleurs ». Après avoir ainsi opposé COVID et peste noire, on pourra ensuite utilement comparer, pour s’en accommoder mieux, le nombre de morts sur la route le week-end au génocide de la Shoah ou le nombre de viols d’enfants mineurs aux victimes de la traite négrière.

 

Passons aussi également, dans la suite de son interview, sur la dénonciation du "pan-médicalisme" de notre société : "cette société qui fait de la santé la valeur suprême et qui tend à déléguer au médecin la gestion de nos maladies, mais aussi de nos vies et de nos sociétés".

André Comte-Sponville a 68 ans et une santé que j’espère florissante. Mais gageons qu’il sera, dans un avenir que je lui espère lointain, bien aise de pouvoir confier sa vie à un médecin formé et compétent qui l’aidera de son mieux à prolonger son existence, en considérant sa santé comme une « valeur suprême ». Le tout pour un prix modique et remboursé par la Sécurité Sociale…

 

Arrêtons plutôt sur cette phrase « Je n’ai pas peur de la Covid-19 ». La foule applaudit. Quel courage. Voilà un homme, un vrai, et pas un mouton. Voilà comment il faut vivre !

 

Vraiment ? Et si nous voyions cela de plus près ?

Avoir peur, se protéger d’un danger potentiel, ce serait donc se comporter en « mouton » ?

Désolé tout d’abord de ce petit rappel d’éthologie, mais permettez-moi de vous préciser que le mouton n’est pas très peureux. C’est d’ailleurs pour cela qu’il se fait emparquer, tondre, égorger et découper en côtelettes pour finir dans votre assiette. Avec des haricots.

Le loup, lui, a peur… Et devinez quoi ?...vous ne mangerez jamais de steak de loup.

 

Et si la peur était en fait l’une de nos forces et l’un de nos plus nobles sentiments ?

Car la peur, c’est ce moyen essentiel que la Nature a mis au point pour assurer la survie de l’individu, et celle de l’espèce. Votre survie dépend de votre peur. Tous les animaux connaissent la peur et le stress, sa manifestation physiologique..

Lorsque vous essayez d’écraser un moustique, et qu’il s’envole, c’est parce qu’il a eu peur. Quand votre chat se réveille en un éclair, se dresse sur ses pattes parce que vous avez fait un bruit, il a peur…

 

Et cette peur a un but, ou plutôt une raison.

LA raison essentielle, celle qui régit l’intégralité du vivant. La seule universalité intimement inscrite dans le réel : Etre. Survivre. Conserver l’être et l’augmenter.

Spinoza appellera cela le Conatus, ce « désir de persévérer dans son être ». Schopenhauer parlera du vouloir-vivre, cette force « initiale et inconditionnée », « la seule expression vraie de la plus intime essence du monde ». Nietzsche dira « La volonté de puissance (Wille zur Macht) ».

 

Pour nous aider à survivre en évitant le danger, la nature a mis au point un système effroyablement complexe et efficace :

Géré dans notre cerveau par le système limbique, impliquant hippocampe, complexe amygdalien, hypothalamus, il déclenche la sécrétion par l’hypophyse d’une première hormone, l’ACTH , celle-ci allant ensuite activer à l’autre bout de notre corps les glandes surrénales et déclencher la libération de deux autres hormones, le cortisol et l’adrénaline…

Le système digestif stoppe, le sang se retire du cerveau et du visage pour affluer dans les muscles. Les pupilles se dilatent, la fréquence cardiaque augmente….

L’organisme est « en état d’alerte ». Il s’agit désormais pour lui de survivre. Il est devenu  plus que lui-même. Et c’est grâce à la peur que vous êtes devenu soudain ce « surhomme ».

Vous êtes prêt à réagir. A fuir ou à vous battre, c’est selon, et c’est la peur qui a permis cela…

 

Tous les animaux qui ont oublié la peur sont devenus serviles ou ne sont plus là. Le cheval tourne désormais en rond dans les manèges ; le dodo, cet oiseau de l’île Maurice aujourd’hui disparu est mort de n’avoir pas eu peur des humains.

La négation à la mode de notre réalité biologique et du réel qu’elle impose, nos vies tranquilles que rien ne menaçaient plus nous ont amenés à nier ce sentiment essentiel à notre survie. La peur est devenue honteuse.

Pourtant, tous ceux qui ont un jour marché dans des étendues sauvages ou sur les trottoirs d’une ville en guerre savent que seule la peur peut permettre de survivre.

 

Méfions-nous plutôt de ceux qui nous disent de ne pas avoir peur :

 « N’ayez pas peur » disaient les généraux massacreurs aux enfants de 1914 qui partaient répandre leurs tripes dans les tranchées boueuses de Craonne.

« N’ayez pas peur » disaient nos dirigeants politiques après les attentats de 2015, désireux de reprendre au plus vite la vente vespérale de bières tièdes et de charcuteries grasses aux terrasses parisiennes.

« N’ayez pas peur » disent de concert la bible, les curés et le pape, en essayant de nous vendre un peu plus de ce dieu qui nous dompte.

 

Face au danger et au risque qui nous menacent, il va nous falloir réapprendre à avoir peur. Il va falloir réapprendre aussi la prudence, le « premier des biens divins » disait Platon. Celle dont Epicure disait « Il n’est pas possible de vivre avec plaisir sans vivre avec prudence, et il n’est pas possible de vivre de façon bonne et juste sans vivre avec plaisir ».

Car c’est de cela que va dépendre notre vie.

 

Avoir peur ou pas n’est pas le problème. Ce qui compte, c’est la réponse que vous donnerez à cette peur légitime : la dissimulation, la fuite, le combat, l’agression. A vous de voir.

 

Et vive la peur !

 

 

 

 

 



07/10/2020
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