Les étoiles dans le caniveau

Les étoiles dans le caniveau

Le vice de l’écrevisse

Paris, mai 2017

 

 

Dans un article récent dont la verve ne vous aura pas échappée (1), je décrivais dans ce style inimitable qui, tel le plat pays, est le mien, et qui faisait déjà mon succès dans les maternelles de Loire-Atlantique, l’agacement profond que m’inspire la plupart de mes congénères.

 

Résumé : Non, pour l’essentiel, je ne vous aime pas. Soyons francs, même : j’ai pour habitude de dire que vous me saoulez. Grave.

 

Et la science vient d’ailleurs de me donner raison, dans un article publié en février 2017 par des chercheurs de l’université du Maryland, aux Etats-Unis, dans le très sérieux Journal of Experimental Biology (2)

 

Ces chercheurs ont étudié l’effet de l’alcool sur les jeunes écrevisses. Bon, à priori, j’en conviens, cela parait plutôt bizarre. Pourquoi des jeunes écrevisses ? … et bien par ce que ces charmantes petites bêtes ont démontré par le passé que leurs changements de comportement sous l’action de diverses drogues (comme les amphétamines et la cocaïne) étaient très similaires à ceux observés chez des vertébrés comme vous et moi (enfin, surtout comme vous).

 

Oui, j’entends votre étonnement…il existe donc des gens qui, après des études longues et pénibles, passent leur temps sur cette terre de douleurs à filer de la coke à des écrevisses.Ne riez pas. Je crains qu’ils ne le fassent avec vos impôts.

 

De plus, chez l’écrevisse, les effets de l’alcool interviennent à partir de niveaux de concentration dans le sang très similaires à ce qui se passe chez les humains (3), ce qui en fait un bon sujet d’étude. Par ailleurs, ces bestioles ont également démontré qu’elles étaient capables de s’habituer à l’alcool après quelques semaines, comme n’importe quel supporter de foot lors d’une coupe du Monde…

 

Que se passe-t-il quand on saoule une écrevisse ? Je vous le demande…. Je suis certain que vous ne vous êtes même jamais posé la question. Et vous voudriez que la science avance, misérables moutons paissant, hébétés, dans les champs émollients de l’insouciance et du stupre ? …Et bien voilà : Tout d’abord, elle se met à marcher sur la pointe des pieds en levant la queue. Telle un petit rat faisant les pointes. Du moins en ce qui concerne la première partie de la phrase. La pointe des pieds. Parce que…

 

Non…passons !

 

Ensuite, elle perd toute coordination motrice et tombe sur le dos, sans parvenir à se relever. On notera ici une similitude de comportement étonnante avec celui de mon pépé Jean quand il finissait de raconter pour la dixième fois sa guerre des tranchées à son auditoire aviné du bar le Balto dans la banlieue de Lorient.

 

Tout cela pour vous dire qu’il est donc très facile d’observer les effets d’une dose croissante d’alcool chez Procambarus clarkii, plus connue sous le nom d’écrevisse de Louisiane. Charmante bestiole qui est par ailleurs en train d’envahir nos cours d’eau en remplaçant la bonne vieille écrevisse à pattes rouges (Astacus astacus) de nos belles provinces françaises, mais ceci est une autre histoire.

 

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On sait que la dépendance à l’alcool est un phénomène extrêmement complexe : la plupart des autres drogues ont des récepteurs spécifiques dans le cerveau et il est facile d’étudier et de comprendre la liaison entre ce récepteur et la drogue. L’alcool non…On pense que l’intoxication par l’alcool est liée à un phénomène complexe d’interactions entre la molécule d’alcool et le système nerveux dans son ensemble… et sa complexité.

 

On savait déjà, grâce à des études réalisées sur d’autres animaux, que la consommation d’alcool était fonction de certains facteurs sociaux : chez les rats ou les singes, par exemple, les dominés consomment plus d’alcool que les dominants. D’autre part, les individus qui sont maintenus à l’isolement ont plus tendance à picoler que ceux vivant en groupe.

 

Mais voici ce qu’on découvert nos amis du Maryland au cours de cette étude :

En alcoolisant des écrevisses, les auteurs ont démontré que l’histoire « sociale » de ces petites bêtes était capable de modifier les effets de l’alcool sur leur organisme : les écrevisses qui avaient eu la possibilité d’établir des interactions fréquentes avec leurs congénères étaient plus sensibles à l’alcool que les animaux qui avaient été privés de tout contact. En clair, plus elles avaient de copines, moins il leur fallait d’alcool pour être bourrées.

 

L’hypothèse des chercheurs est que l’environnement social, les relations avec les congénères, entrainent des changements dans le système de neurotransmetteurs, ces composés chimiques qui assurent la communication entre les cellules du système nerveux spécialisées dans la communication et le traitement d'informations (les neurones). Les relations sociales modifieraient le nombre et l’accessibilité de certains récepteurs de ces neurotransmetteurs (sérotonine et GABA, principalement). Et l’alcool est connu pour justement interagir avec ces systèmes de neurotransmission.

 

En interagissant avec vos amis ou avec vos collègues de travail, vous modifiez votre système nerveux  et ce sont donc ces systèmes nerveux ainsi modifiés par la vie sociale qui réagiront ensuite différemment à l’action de l’alcool : Les écrevisses « sociables » seront ainsi plus vite ivres que les écrevisses solitaires.

 

Et les auteurs de conclure : « Il est tentant de suggérer que la sensibilité réduite à l’alcool que nous avons observée chez les écrevisses socialement isolées peut expliquer l’augmentation de consommation d’alcool qui a été souvent décrite chez les mammifères vivants seuls ….. Si le fait de vivre isolé entraine une diminution de la sensibilité à l’alcool, il est raisonnable de penser que les animaux (et les humains) dès lors qu’ils sont seuls ou exclus, devront augmenter leur consommation d’alcool, puisqu’ils doivent boire plus pour en ressentir les effets ».

 

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Première conclusion : avoir beaucoup d’amis entraînerait donc une sensibilité supérieure à l’alcool et donc une diminution de la consommation. Puisqu’on devient ivre plus rapidement, il deviendrait donc plus économique de boire en groupe. De plus, le dégoût que ne manque pas d’inspirer la proximité avinée de vos compagnons de beuverie, en poussant à la consommation d’alcool, irait dans le même sens.

 

Seconde conclusion : boire seul est donc un plaisir coûteux.

 

Je vous remercie de votre attention.

 

(Ces conclusions ne sont pas approuvées par le Ministère de la Santé et sa copine modération avec laquelle il est pourtant recommandé de boire régulièrement)

 

Bon… je vous laisse.

 

…….I am a poor lonesome crevette and I am totally pompette……

 

 

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Bibliographie

 

  1. Misanthropie à part, octobre 2015 : http://les-etoiles-dans-le-caniveau.blog4ever.com/misanthropie-a-part  Et bien oui… si je ne me cite pas moi-même, qui le fera ? 
  2. Matthew E. Swierzbinski, Andrew R. Lazarchik, Jens Herberholz : Prior social experience affects the behavioral and neural responses to acute alcohol in juvenile crayfish - Journal of Experimental Biology 2017 220: 1516-1523; doi: 10.1242/jeb.154419
  3. Bon, chez les écrevisses, ce n’est pas vraiment du sang…on appelle cela de l’hémolymphe


09/05/2017
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