Les étoiles dans le caniveau

Les étoiles dans le caniveau

Le changement, c'est maintenu !

Paris, janvier 2014

 

Même si le printemps est encore bien loin en cette mi-janvier, il s’approche pourtant chaque jour à pas de loup….. Il y a des signes qui ne trompent pas.

Les pigeons roucoulent déjà sur les trottoirs humides de Paris, gonflant leurs gorges métallisées devant des femelles encore endormies, belles indifférentes…Ils roulent des mécaniques, les pattes dans les flaques et la tête haute….

Chaque matin, dans la lueur froide de l’aube, le merle moqueur chante un peu plus tôt et un peu plus fort au sommet du platane pourtant encore effeuillé.

Dans les jardins, l’hellébore pousse fièrement ses bourgeons verts tendres, tandis que le camélia gonfle doucettement ses boutons. Depuis le solstice d’hiver du 21 décembre, le « Soleil Invaincu » grignote la nuit et rajoute à chaque journée quelques minutes de lumière. Les jours rallongent.

 

Et puis surtout, en ce mois de janvier, la durée des idéaux de gauche raccourcit. C’est un signe.

Il avait fallu 680 jours à François Mitterrand pour enterrer en 1983 le programme commun de 1981 et amorcer le fameux « tournant de la rigueur » : augmentation des prélèvements obligatoires, diminution des dépenses budgétaires… qui avaient signé le ralliement des socialistes à l'économie de marché. Tout cela ayant été rendu nécessaire « pour moderniser notre appareil de production afin de demeurer dans le peloton de tête des nations »1.

31 ans après, tel un coureur sans EPO , nous avons dû encore nous faire semer par le peloton car il n’aura fallu cette fois que 618 jours à François Hollande pour nous refaire le coup du tournant (réduction des dépenses de l’Etat et des prélèvements fiscaux pour les entreprises) en précisant cette fois ci que c’était devenu indispensable« si la France veut garder son influence dans le monde, …si elle veut garder la maîtrise de son destin » 2 .

Après le tournant de la rigueur, voilà donc la rigueur au tournant…

Le socialisme en France, tel une vulgaire boîte de conserve, a donc une DLUO (Date Limite d’Utilisation Optimale) de moins de deux ans. Ensuite, les bactéries libérales attaquent et il faut jeter la boîte.

Il faut bien nous rendre à l’évidence. Droite et gauche, soumises aux mêmes pouvoirs économiques et aux mêmes lois de la finance, sont désormais résignées à mener des politiques tellement semblables que, perplexes, nous ne parvenons plus à différencier un socialiste qui fait du libéral d’un libéral qui fait du social.

Warren Buffet (quatrième fortune mondiale) l’avait déclaré au début des années 2000 : “There’s class warfare, all right, but it’s my class, the rich class, that’s making war, and we’re winning.”3 

(Il y a une lutte des classes, bien entendu, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner). Cela a le mérite d’être clair.

Plaudite, acta fabula est, aurait dit l’empereur romain Auguste, ce que nous pourrions traduire approximativement et culinairement par «Applaudissez, les carottes sont non seulement cuites, mais également râpées ».

 

La déception est à la mesure de l’espoir. Le match est fini.

Finance 1 : Individu 0.

 

Dont acte. La vraie question qui se pose aujourd’hui est donc de savoir ce qu’il va désormais nous falloir trouver à opposer au pouvoir de l’argent, puisque la politique a échoué.

Face à la culture du bénéfice, du rendement, du versement aux actionnaires…. comment conserver un minimum d’équilibre ?

Car tout, partout, est affaire d’équilibre : on commence par Eros et Thanatos, le Diable et le Bon Dieu, le Yin et le Yang, on poursuit par la pluie et le beau temps, le chaud et le froid, la systole et la diastole, pour finir avec le lièvre et la tortue, Stone et Charden ou H&M…

Tel Janus, le dieu romain à double visage, dieu des commencements et des fins, dieu des clés et des portes, tous ces couples contribuent à maintenir un équilibre, dynamique mais stable : le « climax » cher aux écologistes.

 

Ici, rien….La valeur marchande a supplanté toutes les autres valeurs. Le silence éternel des croissances infinies m’effraie.

Voilà aujourd’hui la seule question qui vaille : quel va bien pouvoir être notre contre-pouvoir ?

Car notre cri est intact… « Notre cri est un cri qui veut briser les fenêtres. C’est le refus d’être enfermés, c'est un débordement. C’est un désir d’aller au-delà du fade, au-delà des frontières polies de la société ». 4a

Dans son livre « Changer le monde sans prendre le pouvoir », John Holloway défend l'idée qu'il est possible de changer le monde sans prendre le pouvoir, grâce à  des actes de résistance quotidiens. Mais surtout, que l’attitude la plus « révolutionnaire » que l’individu puisse avoir c’est de se poser des questions et non de donner des réponses toutes faites. A la fin ce de livre, il écrit :

 

« Comment allons-nous changer le monde sans prendre le pouvoir ? Nous ne le savons pas plus à la fin de ce livre qu’à son début. Les léninistes le savent, ou plutôt le savaient. Nous, non.

Un changement révolutionnaire n’a jamais été si désespérément urgent, mais nous ne savons plus ce que signifie la révolution… Notre ignorance est en partie l’ignorance de ceux qui sont historiquement perdus : les certitudes des révolutionnaires du siècle dernier ont été vaincues.

Mais elle est aussi plus que cela : elle est également l’ignorance de ceux qui ont compris que l’ignorance fait partie du processus révolutionnaire. Nous avons perdu toutes nos certitudes, mais l’ouverture à l’incertitude est essentielle à la révolution. «S’interroger en marchant » (Caminando Preguntamos) disent les Zapatistes.

Nous nous interrogeons, non seulement parce que nous ne connaissons pas la route, mais également parce que mettre en question le chemin fait partie du processus révolutionnaire lui-même » 4b.

 

Il fait doux. Marchons donc un peu et pensons au chemin…

 

 

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Bibliographie

 

1 : Jacques Delors (Ministre des Finances) Journal 20 heures Antenne 2 - 25 mars 1983

2 : François Hollande Conférence de presse du 14 janvier 2014

3 : The New York times, November 26, 2006

4a : Change the World Without Taking Power - John Holloway: Chapter 1-IV : “Our scream is a scream to break windows, a refusal to be contained, an overflowing, a going beyond the pale, beyond the bounds of polite society”.

4b : Change the World Without Taking Power - John Holloway: Chapter 11-V “How then do we change the world without taking power? At the end of the book, as at the beginning, we do not know. The Leninists know, or used to know. We do not. Revolutionary change is more desperately urgent than ever, but we do not know any more what revolution means. … In part, our not-knowing is the not-knowing of those who are historically lost: the knowing of the revolutionaries of the last century has been defeated. But it is more than that: our not-knowing is also the notknowing of those who understand that not-knowing is part of the revolutionary process. We have lost all certainty, but the openness of uncertainty is central to revolution. ‘Asking we walk’, say the zapatistas. We ask not only because we do not know the way (we do not), but also because asking the way is part of the revolutionary process itself.

Accès gratuit au livre de John Holloway (en anglais) sur :

 //libcom.org/library/change-world-without-taking-power-john-holloway



19/01/2014
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