Les étoiles dans le caniveau

Les étoiles dans le caniveau

Dire ou Fuir : Amalgame over

Paris, février 2015

 

« Je vois ce que c’est », dit la dentiste en reposant ses outils. « C’est votre prémolaire gauche, je fais vous faire un amalgame ».

Incroyable ! En janvier 2015, quelqu’un osait et résistait encore…En ces temps troublés, je ne pensais pas trouver dans ce tranquille cabinet d’orthodontie parisien un héros moderne, capable de s’opposer au raz de marée de la pensée correcte et néanmoins unique en faisant … un amalgame.

 

Parce que l’amalgame, c’est mal. Beurk.

 

Les journaux, les télés, les radios, les commentateurs, les experts, les spécialistes, les intellectuels, les journalistes, les politiques….. Tous unis dans une frayeur de jeunes vierges effarouchées : à droite, à gauche, croyants, non croyants, jusqu’à la nausée : surtout pas d’amalgame…

Il s’est bien passé quelque chose, à Paris, en ce mois de janvier 2015 mais cela n’a « rien à voir » avec la religion. Rien du tout.

Et même… Le simple fait de dire que cela n’a rien à voir, c’est déjà trop car « se désolidariser de quelque chose, c’est aussi s’accuser » comme l’a déclaré Abdelkrim Branine (1), rédacteur en chef de la radio Beur FM.

Je vous laisse relire la phrase…. C’est bon, on peut continuer ? Non, je vois bien que vous avez « buggé »…

 

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Vous ne comprenez pas cette phrase « se désolidariser de quelque chose, c’est aussi s’accuser »? Vous pensiez bêtement que c’était l’inverse ? Que se désolidariser de personnes ayant commis des actes immondes, c’était au contraire garder sa liberté et sa fierté?

C’est normal de ne rien y comprendre. Il s’agit de ce qu’on appelle un sophisme, c'est-à-dire un argument à la logique fallacieuse. Un argument massue destiné à assommer l’adversaire.

 

En 1864, le philosophe et néanmoins allemand Arthur Schopenhauer publie un ouvrage titré « La dialectique éristique », plus connu en Français sous le titre « L'Art d'avoir toujours raison »(2).

Ben oui, c’est un peu plus vendeur comme titre. (L’éristique, ou l’art de la controverse philosophique, est l'art de réduire l'adversaire au silence…).

 

Dans cet ouvrage, Arthur établit une liste de stratagèmes permettant de l'emporter lors de toute discussion, et ceci « que l’on ait raison ou tort ». En quelque sorte un guide de la mauvaise foi… Il y cite 38 stratagèmes à utiliser dans une discussion pour avoir toujours raison, dont le dernier, dénommé « ultime stratagème » est le suivant : « Si l’on s’aperçoit que l’adversaire est supérieur et que l’on ne va pas gagner, il faut tenir des propos désobligeants, blessants et grossiers »…même s’il admet qu’il y a alors le risque de le risque de « déboucher sur une bagarre, un duel ou un procès en diffamation. ». Un rigolo, je vous dis, ce Schopenhauer…

 

La pensée du rédac’ chef de Beur FM est issue, elle,  du stratagème numéro 13,  que Schopenhauer nomme le "contraste engageant" : " Pour faire en sorte qu'il (votre interlocuteur)  accepte notre thèse, nous devons lui en présenter le contraire et lui laisser le choix, ayant pris soin de mettre en évidence l'aspect péjoratif de cette antithèse. L'adversaire, sous peine qu'on croit qu'il cultive l'art du paradoxe, ne pourra faire autrement que de se rallier à notre manière de penser ».

Autrement dit, il s’agit d’un « argumentum ad odium » qui « consiste à rendre odieuse les idées de l’opposant »(3), en les « connotant de façon péjorative, sans justification apportée sur le fond » (4).

 

Reprenons l’argumentaire d’A. Branine : Vous avez le choix de vous désolidariser ou non de ces massacres. Mais si vous décidez de vous en désolidariser, alors vous vous en accusez, donc vous en êtes coupables.

Que répondre à cela ?

Merci Monsieur Schopenhauer !

 

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Cette terreur de l’amalgame, qui prend l’interlocuteur pour un demeuré du bulbe incapable de discernement et de jugement réfléchi, est la dernière invention du politiquement correct qui, tout doucement, nous refuse chaque jour un peu plus le droit de nommer le réel : c’est ainsi que le concierge est devenu gardien, le balayeur agent d’entretien, voire technicien de surface... Les vieux sont des seniors. Le cancer est une longue et douloureuse maladie, les mourants sont en soin palliatifs et les suicides sont des tentatives d’autolyse. Les allocations chômage sont devenues des allocations de retour à l’emploi. Les paysans sont promus acteurs du monde rural.

L’exploitation de l’homme par l’homme est devenue une « politique libérale ».

 

Plus récemment, on ne tue plus les terroristes… on les « neutralise ».

 

Ne nommons pas la chose et elle disparaitra, croit-on … Si on se tait, le réel disparait en effet de nos consciences mais reste présent, tapi dans l’ombre. Il faut dire le réel pour qu’il ne nous dépasse pas. Si le mot fait peur, comment alors s’attaquer à ce qu’il désigne ?

 

Cyrano de Bergerac le disait déjà de belle manière (il parlait d’un baiser…):

Le mot est doux !

Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose;

S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ?

Ne vous en faites pas un épouvantement.

 

Oser dire la réalité, c’est déjà la maîtriser.

Prenons un exemple : dire qu’un Japonais a dépecé et mangé une Hollandaise à Paris dans les années 80 est un fait. En déduire que tous les Japonais sont cannibales (ou toutes les Hollandaises comestibles) est un amalgame. Si on craint l’amalgame, et donc les réactions des Japonais, des Hollandaises, mais aussi de la Ville de Paris, voire des hommes, des femmes, des carnivores… on ne peut plus dire que « un individu en a tué un autre ». Ce n’est déjà plus tout à fait le réel…

 

Un autre exemple ? Bon, d’accord… Dire que quelqu’un est noir, jaune ou blanc, Breton ou Occitan, jeune ou âgé c’est encore dire le réel. Se sentir libre de dire d’un Sénégalais qu’il peut être aussi con qu’un Berrichon (s’il l’est vraiment !), c’est traiter à égalité tous les êtres humains.

 

Par peur du racisme et de l’amalgame, les individus n’auraient plus ni couleur, ni religion, ni sexe, ni âge ?

Dire que les extrémistes religieux, de tous bords, quel qu’ils soient, de tout temps, dans tous les pays, ont toujours rêvé de dominer, de prendre le pouvoir, de convaincre par la force et de supprimer l’hérétique c’est un fait. L’histoire des religions regorge d’exemple, de Saint Barthélemy en 11 septembre, en passant par Hébron (vous voyez, pas de jaloux…). Il faut simplement le dire, afin que tout le monde le sache et puisse s’en prémunir.

A-t-on déjà oublié que Breivik , le tueur Norvégien qui a tiré pendant plus d'une heure sur des membres de la Jeunesse travailliste réunis en camp d'été sur l'île d'Utoeya, près d'Oslo et qui a massacré 77 personnes se définissait lui-même comme un «templier » en lutte contre les périls du «multiculturalisme» et de l'« islamisation » ? Dire qu’il se définissait aussi comme fondamentaliste chrétien, est-ce stigmatiser tous les catholiques ?

 

Dire l’Inquisition n’est pas insulter Mère Térésa.

Amalgame précède Ignorance et Racisme dans le dictionnaire, mais pas seulement là…

 

En revanche, le dictionnaire, lui, n’est pas raciste. Les mots n’ont pas de papiers : Saviez-vous que abricot, baldaquin, cramoisi, fakir, mousseline, tambour, magasin, marabout…. nous viennent tous de l’arabe ?

Et tiens, à propos, « amalgame » également.

 

Il aurait été formé à partir de l’arabe amal al-gamāa « œuvre de l'union charnelle ».

Les premiers alchimistes arabes établissaient en effet une analogie entre l'union charnelle (le coït, pour faire plus simple) et la combinaison entre les métaux. Plus particulièrement le mercure étant assimilé à l’homme et l'argent à la femme, l’amalgame mercure/argent était donc synonyme d’une union charnelle, que l’on devait célébrer ainsi : Natura lætatur quando sponsus cum sponsa copulatur. C'est-à-dire « La nature se réjouit quand le fiancé s’accouple à la fiancée ».

 

Vous allez dire que je le fait exprès…. Mais ce n’est quand même pas de ma faute si une petite copulation de derrière les fagots vient -via la langue arabe- mettre un terme à une réflexion initiée par un fait religieux…..

 

Puisque la nature elle-même se réjouit de l’amalgame et puisqu’il est synonyme d’amour charnel, n’en ayons pas peur ! C’est finalement encore l’amour qui gagne.

 

Eros 1 - Thanatos 0. Fin de la première mi-temps.

 

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Et pour ne pas oublier que les mots sont importants, (re) lisons Raymond Queneau :

 

Prends ces mots dans tes mains et sens leurs pieds agiles

Et sens leur cœur qui bat comme celui du chien

Caresse donc leur poil pour qu’ils restent tranquilles

Mets-les sur tes genoux pour qu’ils ne disent rien

 

Une niche de sons devenus inutiles

Abrite des rongeurs l’ordre académicien

Rustiques on les dit mais les mots sont fragiles

Et leur mort bien souvent de trop s’essouffler vient

 

Alors on les dispose en de grands cimetières

Que les esprits fripons nomment des dictionnaires

Et les penseurs chagrins des alphadécédets

 

Mais à quoi bon pleurer sur des faits si primaires

Si simples éloquents connus élémentaires

Prends ces mots dans tes mains et vois comme ils sont faits

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

  1. //www.lemonde.fr/societe/article/2015/01/13/il-faut-ecouter-ceux-qui-disent-je-ne-suis-pas-charlie_4554861_3224.html
  2. Arthur Schopenhauer : L’art d’avoir toujours raison. Editions Mille et une nuits
  3. A lire absolument, surtout si vous n’êtes pas d’accord avec l’article : « De l’argumentation à l’intimidation » de Marc Angenot sur //rheto13.ulb.ac.be/wp-content/uploads/2013/07/Intimidation2.pdf
  4. //fr.wikipedia.org/wiki/Argumentum_ad_odium

 



01/02/2015
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